‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 268 sur 374 · FORTUNE DE LAVIENNE. 3W · texte numérisé non relu

FORTUNE DE LAVIENNE. 3W

faim longues années à Saint- Victor. Elle en avoit fait autant à un autre de ses fils , qui , plus docile , s'étoit fait religieux de Saint-Victor. C'étoit un homme de bien, à qui le mariage de son frère avec la nièce de Mme de Maintenon vakit l'évèché de Lavaur. Ce même mariage fit enfin mon ami archevêque d'Arles, qui n'avoit de sa vie eu d'autre vocation ' que celle de sa mère , qui ne s'étoit pas contraint pour l'étude , et d'ailleurs ce qu'il avoit fallu pour ne se pas perdre. Arles lui plut fort par le voisinage de Rome. Le cardinalat est une maladie bien commune, et qui prend les gens de bonne heure.

Le roi acheva enfin de nommer la maison de Mme la duchesse de Bourgogne, et l'abbé de Castries, neveu du cardinal Bonzi et beau-frère de la dame d'atours de Mme la duchesse de Chartres , obtint la charge d'aumônier ordinaire. C'étoit un homme extrêmement aimable dans la société, que le roi s'étoit capricié de ne point faire évoque, dont aussi il n'avoit pas trop pris le chemin. Il étoit fort honnête homme, et avoit beaucoup d'amis. Intimement lié avec son frère et sa belle-sœur, et logeant avec eux , il voulut ne les point quitter , demeurer honnôtement à la cour, et avoir un logement.

Cela me fait souvenir que j'ai oublié une bagatelle qui ne l'est tien moins chez ces princesses. C'est de parler de la première femme de chambre de Mme la duchesse de Bourgogne. Le roi choisit Mme Cantin , bien faite , polie , fort à sa place . douce , obligeante , et sachant fort le monde. Elle étoit femme de Cantin et belle-sœur de Lavienne. Ce Lavienne, qui avoit fait plus d'un métier, étoit devenu baigneur, et si à la mode, que le roi, du temps de ses amours, s'alloit baigner et parfumer chez lui, car jamais homme n'aima tant les odeurs, et ne le» craignit tant après , à force d'en avoir abusé. On prétendoit que le roi , qui n'avoit pas de quoi fournir à tout ce qu'il désiroit, avoit trouvé chez Lavienne des confortatifs qui l'avoient rendu plus content de luimême , et que cela , joint à la protection de Mme de Montespan , le fit enfin premier valet de chambre. Il conserva toute sa vie la confiance du roi. On en a vu un trait sur l'aventure de M. du Maine en Flandre, et de la gazette de Hollande. Lavienne , qui avoit passé sa vie avec les plus grands seigneurs , n'avoit jamais pu apprendre le moins du monde à vivre. C'étoit un gros homme, noir, frais, de bonne mine, qui gardoit encore sa moustache comme le vieux Villars, rustre, trèsvolontiers brutal , pair et compagnon avec tout le monde , et ce qui est plaisant, parce qu'il n'en savoit pas davantage , car il n'étoit point glorieux, et n'avoit d'impertinent que l'écorce; honnête homme, ni méchant ni malfaisant , même bon homme et serviable. Il avoit poussé son frère Cantin qu'il avoit fait barbier du roi , puis premier valet de garderobe. Celui-ci étoit un bon homme qui se tenoit obscurément dans son état, et qu'on ne .voyoit jamais qu'en fonction auprès du roi.

A propos de confiance du roi et de ses domestiques intimes , il faut réparer un autre oubli. On fut étonné à Fontainebleau cette année qu'à peine la princesse (car elle ne fut mariée qu'au retour) y fut arrivée, que Mme de Maintenon la fit aller à un petit couvent borgne de Moret où le lieu ne puuvoit l'amuser , ni aucuMe des religieuses dont il n'y ea

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avoit pas une de connue. Elle y retourna plusieurs fois pendant le voyage, et cela réveilla la curiosité et les bruits. Mme de Maintenon y alloit souvent de Fontainebleau, et à la fin on s'y étoit accoutumé. Dans ce couvent étoit professe une Mauresse inconnue à tout le monde , et qu'on ne montroit à personne. Bontems, premier valet de chambre et gouverneur de Versailles, dont j'ai parlé, par qui les choses du secret domestique du roi passoient de tout temps, l'y avoit mise toute jeune, avoit payé une dot qui ne se disoit point, et de plus continuoit une grosse pension tous les ans. Il prenoit exactement soin qu'elle eilt son nécessaire, et tout ce qui peut passer pour abondance à une religieuse , et que tout ce qu'elle pouvoit désirer de toute espèce de douceurs lui fût fourni. La feue reine y alloit souvent de Fontainebleau, et prenoit grand soin du bien-être du couvent, et Mme de Maintenon après elle. Ni l'une ni l'autre ne prenoient pas un soin direct de celte Mauresse qui pût se remarquer, mais elles n'y étoient pas moins attentives. Elles ne la voyoient pas toutes les fois qu'elles y alloicnt, mais souvent pourtant , et avec une grande attention à sa santé , à sa conduite et à celle de la supérieure à son égard. Monseigneur y a été quelquefois, et les princes ses enfants une ou deux fois, et tous ont demandé et vu la Mauresse avec bonté. Elle étoit là avec plus de considération que la personne la plus connue et la plus distinguée, et se prévaloit fort des soins qu'on prenoit d'elle et du mystère qu'on en faisoit; et quoiqu'elle vécût régulièrement, on s'apercevoit bien que la vocation avoit été aidée. Il lui échappa une fois, entendant Monseigneur chasser dans la forêt, de dire négligemment : « C'est mon frère qui chasse. » On prétendoit qu'elle étoit fille du roi et de la reine, que sa couleur l'avoit fait cacher et disparoître, et publier que la reine avoit fait une fausse couche , et beaucoup de gens de la cour en étoient persuadés. Quoi qu'il en soit , la chose est demeurée une énigme.

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