‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 273 sur 374 · MORT DU P. CHEVIGNY · texte numérisé non relu

MORT DU P. CHEVIGNY

mais qui avoit un extrême respect pour la mémoire de M. et de Mme de Liancourt, le pria tant de demeurer à Liancourt qu'il s'y fixa. Quand il y venoit compagnie avec M. de La Rochefoucauld , on ne le voyoit point, que M. de La Rochefoucauld, M. le maréchal de Lorges et quelques amis très-particuliers; et quand le roi y passoit. il se tapissait dans un grenier. A un de ces voyages du roi , je ne sais qui en parla. Le roi le voulut voir. Le P. de Chevigny en fut surpris, car le jansénisme l'avoit fort barbouillé auprès de lui. Il fallut pourtant obéir, et M. de La Rochefoucauld l'amena. Le roi lui fit toutes sortes d'honnêtetés, et causa longtemps avec lui de ses anciennes guerres, puis de sa retraite. Le P. de Chevigny fut fort respectueux et mesuré, et point embarrassé. Ce fut à qui le verroit. Jamais il ne fut si aise qu'après que tout ce monde fut parti. Ce château , du temps de M. et de Mme de Liancourt, éloit le rendez-vous et l'asile des principaux jansénistes. Il le fut bien encore après. M. de La Rochefoucauld , qui les y avoit tous vus, les aima toujours. Ce qui en restoit y alloit voir le P. de Chevigny. Il y mourut saintement comme il y avoit vécu , sans cesse appliqué à la prière , à l'étude et à toutes sortes de bonnes œuvres . et toujours gaiement et avec liberté. M. de La Rochefoucauld , M. de Duras , M. le maréchal de Lorges en furent fort afQigés, et grand nombre d'autres personnes.

Le duc de Berwick perdit en même temps une très-aimable femme, qu'il avoit épousée par amour, et qui avoit très-bien réussi à la cour et à Saint-Germain. Elle étoit fille de milord Lucan, tué à Neerwinden , lieutenant général et capitaine des gardes du roi Jacques. Elle étoit à la première fleur de son âge, belle, touchante, faite à peindre, une nymphe. Elle mourut de consomption à Montpellier où son mari l'avoit menée pour la guérir par ce changement d'air. Elle lui laissa un fils.

J)eux mariages amusèrent la cour au commencement de cette année. Celui de Mlle de Chevreuse avec le marquis de Lévi, qui en eut la lieutenance générale de Bourbonnois de son père où ils avoient leurs biens. C'étoitun jeune homme bien fait, tout militaire et fort débauché, qui n' avoit jamais eu la plus légère teinture d'éducation , et qui , avec cela, avoit de l'esprit, de la valeur, de l'honneur et beaucoup d'envie de faire. Son père étoit un homme de beaucoup d'esprit, sans aucunes mœurs, retiré chez lui, et fort obscur à Paris quand il y venoit; la mère une joueuse sans fin et partout , avare à l'excès , et faite et mise comme une porteuse d'eau. Tout cela cadroit mal avec les mœurs et le génie de M. et de Mme de Chevreuse. La légèreté de la dot et une naissance susceptible de tout les déterminèrent , avec une place de dame du palais qui attendoit Mlle de Chevreuse. Quand il fallut dresser le contrat de mariage , dont toutes les conditions étoient convenues , on fut arrêté sur le nom de baptême du marquis de Lévi. M. et Mme de Charlus se le demandèrent l'un à l'autre. Il se trouva qu'il n'en avoit point; de là on douta s'il avoit été baptisé. Tous trois l'ignoroient. Ils s'avisèrent que sa nourrice vivoit encore , et qu'elle étoit à Paris. Ce fut elle qu'ils consultèrent. Elle leur apprit que , portant leur enfant avec eux en Bourbonnois pour le faire tenir au vieux marquis de Lévi son

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grand-père , M. Colbert évêque d'Auxerre chez qui ils couchèrent , en peine du voyage d'un enfant si tendre sans baptême et n'ayant pu leur persuader de le laisser ondoyer, avoit, le matin avant qu'ils fussent éveillés, envoyé chercher la nourrice et l'enfant, et l'avoit ondoyé dans sa chapelle , et les laissa partir après sans leur en avoir parlé ; qu'arrivés en Bourbonnois , le baptême se remit plusieurs fois par divers contretemps; et que lorsqu'elle quitta la maison il n'avoit pas été fait, dont elle ne s'étoit pas mise en peine parce qu'elle le savoit ondoyé. Ce trait est si étrange que je le mets ici pour la curiosité, et parce qu'il sert plus que tout à caractériser des gens qui en sont capables. Il fallut donc en même jour faire au marquis de Lévi les cérémonies du baptême , lui faire faire sa première confession et sa première communion, et le soir à minuit, le marier à Paris à l'hôtel de Luynes.

Deux jours après le comte d'Estrées épousa Mlle d'Àyen. Une vieille bourgeoise qui s'appeloit Mlle de Toisy, riche et sans enfants, qui voyoit bonne compagnie et fort au-dessus d'elle, amie du cardinal d'Estrées et fort ménagée par Mme de Noailles , donna une grande partie de la médiocre dot, et le cardinal d'Estrées, qui voyoit la faveur des Noailles, et qui en espéroit tout, acheva de sa bourse d'aplanir l'affaire. Il les maria et dit la messe à minuit dans la chapelle de Versailles , Mme la duchesse de Bourgogne et grand monde aux tribunes , et force conviés en bas, et la noce se fit chez M. de Noailles. Le lendemain la nouvelle marquise de Lévi et la nouvelle comtesse d'Estrées furent déclarées dames du palais.

Il s'en fit un troisième à Paris assez ridicule , de Mortagne avec Mme de Quintin. Elle et Montgommery, inspecteur de cavalerie dont j'ai parlé, étoient enfants des deux frères. Elle avoit épousé le comte de Quintin qui étoit un Goyon, de même maison que MM. de Matignon, qui étoit fils du marquis de La Moussaye et d'une fille du maréchal de Bouillon, laquelle étoit sœur de la duchesse de La Trémoille, de Mmes de Roucy et de Duras , et des duc de Bouillon et maréchal de Turenne , tous huguenots. M. de La Moussaye avoit acheté la belle terre de Quintin en Bretagne du duc de La Trémoille son beau-frère , dont son fils porta le nom , qui étoit frère aîné de M. de La Moussaye , lieutenant général et attaché à M. le Prince, dans le parti duquel il mourut gouverneur de Stenay sans avoir été marié. Mme de Quintin avoit été fort jolie , parfaitement bien faite, fort du monde, veuve de bonne heure sans enfants , riche de ses reprises et de trente mille livres de rente que M. le maréchal de Lorges lui faisoit sa vie durant pour partie de l'acquisition de Quintin qu'il avoit faite de son mari. En cet état et avec beaucoup d'esprit, elle vit la meilleure compagnie de la cour, et comme elle avoit l'esprit galant et impérieux , elle devint une manière de fée qui dominoit sur les soupirants sans se laisser toucher le bout du doigt qu'à bonnes enseignes , et de là , sur tout ce qui venoit chez elle , toutefois avec jugement , et se fit une cour où on étoit en respect comme à la véritable, et aussi touché d'un regard et d'un mot qu'elle adressoit. Elle avoit un bon souper tous les soirs; les grandes dames la voyoient comme les grands seigneurs. Elle s'étoit mise sur le pied de ne sortir

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