MADEMOISELLE DE SOISSONS ENLEVÉE
Le roi prit même quelque soin de sa conduite. Il chargea Albergotti , à cause du pays, de se tenir presque toujours auprès de lui, et de prendre garde à lui faire voir bonne compagnie. Il demeura peu en ce pays-ci, d'où il passa en Allemagne chez la princesse de Saxe-Lauenbourg, son épouse , avec laquelle il se brouilla depuis à ne se jamais reTOir. Le frère du duc de Parme demeura presque toute l'année.
Je me souviens qu'à Fontainebleau , où en se donne plus qu'ailleurs de grands repas les uns aux autres, le cardinal d'Estrées, logé à la chancellerie , lui en voulut donner un où il pria beaucoup de gens distingués de la cour. Il me pria aussi, et j'y trouvai de plus ce qu'il avoit lors de sa plus proche famille, pour lui aider à faire les honneurs au prince de Parme; mais il arriva que nous fîmes le festin sans lui. Le cardinal qui allant et venant avoit prié depuis plusieurs jours les gens qu'il voulut à mesure qu'il les avoit rencontrés, n'avoit oublié que le prince de Parme. Le matin du repas le souvenir lui en vint; il demanda quel de ses gens l'avoit été inviter de sa part ; il se trouva qu'il n'en avoit chargé aucun. Il y envoya vitement, mais il arriva que le prince de Parme étoit engagé et pour plusieurs jours. On plaisanta beaucoup le cardinal pendant le repas de cette rare distraction. Il en avoit souvent de pareilles.
Le roi , à la prière de M. de Savoie , envoya enlever Mlle de Carignaa par un lieutenant de ses gardes du corps i l'hôtel de Soissons , qui la mena aux Filles-de-Sainte-Marie dans un carrosse de l'ambassadeur de Savoie. En même temps l'électeur de Bavière en fit autant à Bruxelles, où il fit conduire dans un couvent Mlle de Soissons de chez sa mère. Leur conduite étoit depuis longtemps tellement indécente, et leur débauche si prostituée que M. de Savoie ne put plus supporter ce qu'il en apprenoit. Quelque temps après il envoya une dame de Savoie ici oil Mlle de Soissons se devoit rendre, pour les conduire toutes deux dans ses Etats où il comptoit de les resserrer fort dans un couvent , mais à la fin elles obtinrent, l'une de retourner chez sa mère à Bruxelles, l'autre de l'y aller trouver d'ici. Pendant ce temps-là le comte de Soissons, leur frère a!né, qui étoit sorti d'ici depuis quelques années, quoique comblé des grâces et des bontés du roi, continuoit à courir l'Europe pour chercher du service et du pain. On n'en avoit voulu , ni en Angleterre , ni en Allemagne , ni à Venise. Il s'en alla chercher fortune en Espagne, qu'il n'y trouva non plus qu'ailleurs. Il eut peine à obtenir permission de passer à Turin, où M. de Savoie ne le vouloit point voir. Sa femme y étoit dans un couvent fort pauvre et fort retirée.
L'évêque de Poitiers étoit mort au commencement de cette année. Il avoit été longtemps prêtre de l'Oratoire sous le nom de P. Saillans , et il étoit de ces Baglioni qui ont tant figuré dans les guerres d'Italie. Ses sermons l'avoient fait évêque de Tréguier, où il avoit appris le bas-breton pour pouvoir entendre et prêcher les peuples de ce diocèse. De là il passa à Poitiers. C'étoit un excellent évêque, qui venoit peu à Paris. Il ressembloit parfaitement à tous les portraits de saint François de Sales. J'en fus très-fâché; il étoit ami intime de mon père et de ma mère. Son Tâché fut domaé, à Pâques, à l'abbé de Caudelet. C'étoit un bon gentil-
336 ABBÉ DE CAUDELET. [1698]
homme de Bretagne , frère d'un capitaine aux gardes, fort estropié, et qui avoit bien servi. Us étoient parents de la maréchale de Créqui, et souvent chez elle. L'envie de lui voir un si bel évêché et la rage de n'eu avoir point , firent aller au P. de La Chaise les plus noires calomnies contre l'abbé de Caudelet qui avoit toujours passé pour un fort honnête homme et de très-bonnes mœurs, et qui l'étoit en effet, et entre autres impostures, qu'il avoit passé au jeu tout le vendredi saint, veille du jour de sa nomination à Poitiers. La vérité étoit qu'ayant assisté à tous les offices de la journée, il alla sur le soir voir la maréchale de Créqui qui étoit seule et fatiguée des dévotions. Elle aimoit à jouer, elle proposa à l'abbé de l'amuser une heure au piquet. Il le fit par complaisance , Ct collation avec elle et puis se retira. Cela fut bien vérifié ensuite. Le P. de La Chaise, épouvanté de ce qu'il recevoit sur son compte, le dit au roi qui lui ôta sur-le-champ Poitiers. L'éclat fut grand : le pauvre abbé , accaklé de l'affront , se cacha longtemps , puis fut trouvé dans la Chartreuse de Rouen, où, sans prendre l'habit, il vécut longtemps comme les chartreux. Au bout de quelques années il s'en alla en Bretagne, où il a passé le reste de sa vie dans la même solitude et dans la même piété, sans s'en être dérangé un moment, ni [avoir] jamais fait la moindre démarche pour avoir (luoi que ce soit.
Son frère cependant éclaircit la scélératesse , et prouva si nettement la fausseté de tous les allégués, que le P, de La Chaise, qui étoit bon et droit, fit tout ce qu'il put pour obtenir un gros évèché à l'abbé de Caudelet; mais le roi tint ferme , jusque-là qu'ils en eurent des prises lui et son confesseur, à qui il reprocha qu'il étoit trop bon , et l'autre, au roi, qu'il étoit trop dur et qu'il ne revenoit jamais. Il ne se rebuta point, et tant qu'il a vécu il a souvent fait de nouveaux efforts, mais tous aussi inutiles.
On sut aussi qui étoit le faux délateur, et qui avoit fait et envoyé ces calomnies atroces. C'étoit l'abbé de La Châtre , frère du gendre du marquis de Lavardin. Il étoit aumônier du roi depuis longtemps, et il enrageoit de n'être point évèque, et contre tous ceux qui le devenoient. C'étoit un homme qui ne manquoit pas d'esprit, mais pointu, désagréable, pointilleux, fort ignorant parce qu'il n'avoit jamais voulu rien faire, et si perdu de mœurs que je lui vis dire la messe à la chapelle un mercredi des Cendres, après avoir passé la nuit masqué au bal, faisant et disant les dernières ordures, à ce que vit et entendit M. de La Vrillière devant qui il se démasqua, et qui me le conta le lendemain matin une demi-heure avant que je le rencontrasse habillé allant à l'autel. D'autres aventures l'avoient déjà perdu auprès du roi pour être évèque. Il étoit fort connu et fort méprisé. Il ne porta pas loin le châtiment de son dernier crime , et la vengeance du pauvre abbé de Caudelet qui fut plaint de tout le monde.
Le président Talon alla aussi en l'autre monde voir s'il est permis de souffler le fioid et le chaud comme M. de Luxembourg le lui avoit fait faire. Lamoignon eut sa charge de président à mortier, et Portail eut la sienne d'avocat général où il brilla plus que lui, et s'y fit beaucoup de réputation d'éloquence et d'équité. Ce n'est pas qu'il ne fût, fils de