TENTATIVE DU CARDINAL DE BOUILLON
Le cardinal de Bouillon , qui étoit lors à Rome en grande splendeur , lui rendit le service d'empêcher , par l'autorité du pape , que les créanciers très-nombreux ne fussent reçus à mettre le scellé. M. de Bracciano n'avoit point d'enfants : sa femme , depuis sou retour, l'avoit tout à fait regagné. 11 l'avoit faite , comme il est permis à Rome , sa légataire universelle , et ses meubles , son argenterie , ses bijoux et ses pierreries étoient infinis. Il n'y eut donc que ses terres qui purent servir à payer les dettes. Don Livio Odescalchi, neveu d'Innocent XI, extraordinairement riche , acheta pour près de deux millions le duché de Bracciano , mais avec la condition expresse que Mme de Bracciano en quitteroit le nom , et c'est ce qui lui fit prendre celui de princesse des Ursins , sous lequel elle est devenue fameuse.
Le cardinal de Bouillon , après ce service rendu pour le scellé , se brouilla avec elle , mais aux couteaux tirés , et ne se sont jamais revus. Mme de Bracciano, car elle en portoit encore le nom, prétendit tendre son palais de violet par un privilège particulier aux aines de la maison Ursine. Le cardinal de Bouillon, lors sous-doyen du sacré collège, prit l'affirmative pour la faire tendre en noir , et avec tant d'aigreur et de hauteur, que c'en a été pour le reste de leur vie. Il en eut avec cela le dégoût tout entier ; le pape le condamma et donna gain de cause à Mme de Bracciano, qui ne tarda pas à le rendre au cardinal de Bouillon.
Il venoit de faire , par le pape , son neveu , l'abbé d'Auvergne grand prévôt du chapitre de Strasbourg, et lui-même s'en fit faire chanoine. Il commençoit , sans s'en apercevoir encore , à n'être plus si bien à la cour. L'affaire de M. de Cambrai s'examinoit fort sérieusement à Rome. Il y avoit ses agents, et ses antagonistes les leurs, avec le jeune abbé Bossuet, neveu de M. de Meaux, qui prit cette occasion de le former et de le faire connoître. Le cardinal de Bouillon étoit de la congrégation où cette affaire se jugeoit; il se contint dans les commencements, et se contenta de toutes les voies sourdes par lesquelles il put servir un ami auquel il avoit de si puissants intérêts , comme je les ai expliqués en leur temps; mais peu à peu le pisd lui glissa, et ses manèges que MM. de Paris , de Meaux et de Chartres avoient tant de raisons de ne pas cacher au roi, lui furent clairement démontrés. Le parti fut pris de n'en pas faire semblant pour en découvrir davantage , et le mettre après , à coup sûr, hors de combat pour la défense de son ami, et en user cependant avec lui du côté de la cour , avec toutes les apparences de la distinction et de la confiance ordinaire.
Il étoit dans cette position lorsqu'il imagina un trait qui commença et qui avança bien sa perte. L'empereur n'avoit point de serviteur plus zélé ni plus attaché entre les princes de l'empire que le duc de Saxe- Zeitz, évêque de Javarin, et travailloit à Rome depuis assez longtemps à le faire cardinal seul , et hors le temps de la promotion des couronnes. Par la même raison , le roi s'y opposoit de toutes ses forces , et en avoit fait mettre un article exprès dans les instructions du cardinal de Bouillon. Vint l'abjuration de l'électeur de Saxe entre les mains de l'évêque de Javarin pour se rendre éligible en Pologne. L'évêque passa pour l'avoir
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converti. L'empereur fit sonner le plus haut qu'il put à Rome le service d'avoir ramené à sa communion un électeur de l'empire, chef et protecteur né de tous les protestants d'Allemagne , et renouvela d'ardeur et d'instances à cette occasion pour la promotion de l'évêque. Cette conjoncture parut d'autant plus favorable au cardinal de Bouillon qu'il voyoit le pape fort incliné à accorder à l'empereur sa demande , et que le pape traitoit le cardinal de Bouillon avec beaucoup de ménagement; il crut donc qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour en profiter.
Il écrivit au roi tout ce qu'il put de plus exagéré sur les engagements du pape à l'empereur , et sur la promotion de l'évêque de Javarin comme instante ; que , dans cette extrémité , tout ce qu'il avoit pu faire pour parer l'affront de voir donner un cardinal seul et motu proprio aux instances de l'empereur malgré toutes celles du roi , avoit été de trouver moyen que la France en eût un en même temps ; qu'il avoit eu toutes les peines imaginables à y réussir, mais à condition que ce François seroit choisi par le pape, et que, pour éviter qu'il n'en prît quelqu'un qui ne fût pas agréable au roi , il avoit fait effort de tout son crédit auprès du pape pour lui en faire accepter un le plus attaché au roi , et qui pût être en état et en âge de le servir longtemps ; que c'étoit l'abbé d'Auvergne , excepté lequel, le pape lui avoit déclaré qu'il n'en feroit aucun autre. Il joignit à cela tout ce qu'il crut capable de faire avaler au roi, comme un service aussi adroit que signalé, un mensonge qui pouvoit passer pour unique en son genre. En même temps, il dit au pape tout ce qu'il put pour lui persuader que , dans la presse et le désir où il étoit de contenter l'empereur , il croyoit avoir obtenu de la bonté et de l'amitié dont le roi vouloit bien l'honorer , le plus grand point qu'il eût pu se proposer pour tirer Sa Sainteté de la situation forcée où elle se trouvoit, qui étoit de faire condescendre le roi à la promotion de l'évêque de Javarin , en faisant en même temps un François, chose où, jusque-là, on n'avoit pu parvenir à amener le roi , mais qu'en même temps Sa Majesté n'y vouloit consentir que pour son neveu l'abbé d'Auvergne; que c'étoit tout ce qu'il avoit pu tirer du roi , et qu'il croyoit par là avoir rendu un grand service au roi et au pape , en le mettant en état de satisfaire l'empereur sans se brouiller avec le roi , en faisant à la fois l'évêque de Javarin et l'abbé d'Auvergne.
Il arriva, pour le malheur du cardinal de Bouillon, qu'un hameçon si adroitement préparé n'eut pas l'effet qu'il s'étoit promis de sa hardiesse. Le pape , qui , par les offices pressants qu'il recevoit d'ailleurs que du cardinal de Bouillon de la part du roi contre M. de Cambrai, et qui étoit en môme temps bien informé de la conduite de ce cardinal , tout en faveur du même prélat, quoique l'homme du roi à Rome, ne
Îiouvoit ajuster deux choses si contradictoires. Il soupçonna de la proondeur dans l'arrangement du discours et de la proposition du cardinal de Bouillon, et surtout dans l'empressement qui lui échappa de brusquer la promotion de l'évêque et de l'abbé , et cela lui fit prendre le parti d'attendre d'ailleurs des nouvelles de France. D'autre part , le roi fut surpris au dernier point de la dépêche du cardinal de Bouillon, et comme il n'avoit eu que trop d'occasions en sa vie de le connoitre , il no
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douta point qu'il n'eût suggéré au pape un expédient si flatteur à la vanité des Bouillon, mais si destructif de l'intérêt et des ordres du roi contre la promotion de l'évéque de Javarin. Il entra en colère, et en même temps en crainte que cette promotion se précipitât , et il fit dépêcher un courrier au cardinal de Bouillon, par lequel, sans entrer en aucun raisonnement, il réitéra ses ordres contre la promotion de l'évoque de Javarin , et ajouta en même temps que , si contre toute attente , et malgré toute représentation , le pape se déterminoit à passer outre , il s'opposoit à ce qu'aucun François, et particulièrement l'abbé d'Auvergne, fût fait cardinal, à qui il défendoit de l'accepter même s'il étoit fait, sous peine de désobéissance. Outre cette dépêche au cardinal de Bouillon, le courrier étoit chargé d'une autre portant mêmes ordres au principal agent des évêques opposés à M. de Cambrai , avec commandement de plus de l'aller tout sur-le-champ montrer au pape , ce qui fut exécuté. Le pape alors se sut bon gré des soupçons qui l'avolent fait différer, et le cardinal de Bouillon pensa mourir de honte, de dépit et de rage. Le pape qui , en effet, étoit pressé de faire l'évéque de Javarin , ne l'étoit pas au point où le cardinal de Bouillon l'avoit mandé pour faire agréer l'expédient qu'il avançoit, et qui, plus françois en son âme qu'impérial, voyoit l'extrême répugnance du roi pour cet évêque, temporisa si bien qu'il mourut sans le faire cardinal , et manifesta de plus en plus par cette conduite l'audacieux mensonge du cardinal de Bouillon, que ce pape avoit fait mander aussi au roi.
Trois mariages se suivirent de près à la fin de février et au commencement de mars. Souvré, frère de Barbezieux et maître de la garde-robe du roi , épousa la fille unique du feu marquis de Rebénac , frère du marquis de Feuquières , à condition d'en porter les armes , et de prendre le nom de Pas, dans les actes, qui est celui de MM. de Feuquières. Il en eut beaucoup de biens , et la lieutenance générale du gouvernement de Béarn et de basse Navarre. Rebénac étoit fort honnête homme , et fort employé et distingué dans les négociations.
Le vieux Seissac épousa la dernière sœur du second lit du duc de Chevreuse, jeune et jolie, qui, avec peu de bien, le voulut malgré la disproportion d'âge , dans l'espérance d'être bientôt veuve , et de jouir des grands avantages de son contrat de mariage. C'étoit un homme de grande qualité et de beaucoup d'esprit, que démentoient toutes les qualités de l'âme. Il avoit eu la charge de maître de la garde-robe du roi de M. de Quitry , lorsque le roi fit pour lui la nouvelle charge de grand maître de la garde-robe. Seissac étoit fort riche, fort gascon, gros joueur et beaucoup du grand monde , mais peu estimé , et on se défioit fort de son adresse au jeu.
Le roi , dans ces temps-là , jouoit aussi fort gros jeu , et c'étoit le brelan qui étoit à la mode. Un soir que Seissac étoit de la partie du roi, M. de Louvois vint lui parler à l'oreille. Un moment après le roi donna son jeu à M. de Lorges, à qui il dit de le tenir, et de continuer pour lui jusqu'à ce qu'il fût revenu , et s'en alla dans son cabinet avec M. de Louvois; dans cet intervalle Seissac fit une tenue à M. de Lorges, qu'il jugea contre toutes les règles du jeu , puis un va-tout qu'il gagna ne portant
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quasi rien. Le coup étoit fort gros. Le soir M. de Lorges se crut obligé d'avertir le roi de ce qui s'étoit passé. Le roi fit arrêter sans bruit le garçon bleu qui tenoit le panier des cartes et le Cartier. Les cartes se trouvèrent pipées; et le cartier, pour avoir grâce, avoua que c'étoit Seissac qui les lui avoit fait faire, et l'avoit mis de part avec lui.
Le lendemain Seissac eut ordre de se défaire de sa charge et de s'ea aller chez lui. Au bout de quelques années il obtint la permission d'aller en Angleterre. Il y joua plusieurs années, et gagna extrêmement. A soa retour il eut liberté de se tenir où il voudroit, hors de se présenter devant le roi. Il s'établit à Paris où il tint grand jeu chez lui. Après, Monsieur, à qui tout étoit bon pour le jeu , demanda permission au roi pour que Seissac pût jouer avec lui à Paris et à Saint-Cloud. Monseigneur, à la prière de Monsieur, obtint la même permission pour Meudon , et de l'un à l'autre ces deux princes se le firent accorder pour jouer à Versailles et de là à Marly , où , sur le pied de joueur, il étoit k la fin de presque tous les voyages. C'étoit un homme très-singulier , qui comptoit le mépris et les avanies pour rien , et qui avoit encore la fantaisie de de porter le deuil de personne. 11 disoit que cela l'attristoit et n'étoit boa à rien, et le soutint ainsi de ses plus proches toute sa vie. Ils le lui rendirent; car lorsqu'il mourut, M. de Chevreuse ni pas un parent ne portèrent le deuil de lui. Son nom , maintenant éteint , étoit Castelnau , noa pas des Castelnau du maréchal de France, mais il portoit celui de Clermont-Lodève, d'une héritière de celte maison anciennement éteinte, qui en avoit apporté les biens dans la sienne.
Le troisième mariage fut plus brillant et mieux assorti pour les Ages. Ce fut celui du comte d'Ayen avec Mlle d'Aubigné. Le roi avoit eu grande envie de la faire épouser au prince de Marsillac, petit-fils de M. de La Rochefoucauld. Lui et Mme de Maintenon ne s'aimoient point, et ne s'étoient jamais aimés. Il avoit été toujours fort bien avec Mme de Moatespan , et surtout avec Mme de Thianges dont il aimoit encore les enfants. Le roi s'en apercevoit; il ne laissoit pas de désirer que cela fût autrement entre eux. Comme ils n'avoient jamais été brouillés, et qu'ils n'avoient aucun rapport ensemble, l'embarras étoit la façon de les mettre sur un autre pied , d'autant qu'il n'y avoit rien à l'extérieur , et qu'ils en savoient trop tous d'eux pour s'attaquer , et n'avoir pas tous les ménagements possibles. M. de La Rochefoucauld, à qui le roi en parla, n'y consentit que par respect et complaisance ; Mme de Maintenon , qui avoit ses raisons pour un autre choix , répondit au roi froidement. Tant de glaces des deux côtés rebutèrent le roi qui n'en parla plus que foiblement à Mme de Maintenon , pour lui demander à qui elle pouvoit donner la préférence sur un homme de la naissance , des biens et des charges qu'auroit le prince de Marsillac. Elle lui proposa le comte d'Ayen. A son tour le roi ne répondit pas comme Mme de Maintenon l'eût désiré. Il n'aimoit point Mme de Noailles; elle avoit trop d'esprit pour lui , et trop entrante et trop intrigante ; c'étoit la mettre dans leur sanctuaire intime . et le roi avoit peine à s'y résoudre. Mme de Maintenon qui se vouloit entièrement attacher M. de Paris, et à l'appui de l'afl'aire de M. de Cambrai se frayer un chemin d'avoir part aux affaires de l'Église et aux béné-