PLAISANTE ET SINGULIÈRE AVENTURE
citer tout ce fracas. Mais M. de Cambrai et ses amis à bout de colère contre leur persécutrice , et d'écrits faits et à faire au fond contre M. de Meaux , ne se contentèrent de rien , et ne le pardonnèrent de leur vie à M. de la Trappe.
1 II arrive quelquefois aux plus gens de bien de diviniser certaines passions , et telle est la foiblesse de l'homme. J'étois passionnément attaché à M. de la Trappe; je l'étois intimement à M. de Beauvilliers , et fort à M. de Chevreuse; ils ne se cachoient de rien devant moi, et quelquefois il leur échappoit des amertumes sur M. de la Trappe , que j'aurois voulu ne pas entendre. Je me souviens qu'ayant dîné en particulier chez M. de Beauvilliers, il nous proposa à M. de Chevreuse, au duc de Béthune et à moi une promenade en carrosse autour du canal de Fontainebleau. La duchesse de Béthuno étoit la grande âme du petit troupeau , l'amie de tous les temps de Mme Guyon , et celle devant qui M. de Cambrai étoit en respect et en admiration, et tous ses amis en vénération profonde. Le petit troupeau avoit donc réuni dans une liaison intime la fille de M. Fouquet et les filles de M. Colbert; et le duc de Béthune, qui n'alloit pas en ce genre à la cheville du pied de sa femme, étoit, à cause d'elle, fort recueilli des deux ducs et des deux duchesses. A peine fûmes-nous vers le canal, que le bonhomme Béthune mit la conversation sur M. de la Trappe à propos de M. de Cambrai dont on parloit ; les deux autres suivirent , et touslrois se lâchèrent tant et si bien, qu'après avoir un peu répondu, puis gardé le silence pour ne les pas exciter encore davantage, je sentis que je nepouvoisplus supporter leurs propos. Je leur dis donc naïvement que je sentois bien que ce n'étoit pas à moi , à mon âge , à exiger qu'ils se tussent , mais qu'à tout âge on pouvoit sortir d'un carrosse, que je les assurois que je ne les en aimerois et ne les en verrois pas moins, en ajoutant que c'étoit pour moi la dernière épreuve où mon attachement pût être mis , mais que je leur demandois l'amitié d'avoir aussi égard à ma foiblesse s'ils vouloient l'appeler ainsi, et de me mettre pied à terre, après quoi ils diroient tout ce qu'ils voudroient en pleine liberté. MM. de Chevreuse et de Beauvilliers sourirent. «Eh bien! dirent-ils, nous avons raison, mais nous n'en parlerons plus, ■ et firent taire le duc de Béthune qui vouloit toujours bavarder. J'insistai , et sans fâcherie, à sortir, pour les laisser à leur aise. Jamais ils ne le voulurent souffrir, et ils eurent cette amitié pour moi que jamais depuis je ne leur en ai ouï dire un mot. Pour le bonhomme Béthune , il n'étoit pas si maître de lui , mais comme aussi je ne m'en contraignois pas comme pour les deux autres , je lui répondois de façon que c'en étoit pour longtemps.
Encore ce mot pour sa singularité. Le duc de Charost, son fils, ne bougeoit de chez moi, et étoit intimement de mes amis; il étoit aussi un des premiers tenants du petit troupeau , et comme tel , protégé des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, qui nous avoientliés ensemble, mais qui ne lui parloient jamais de quoi que ce soit, que des affaires de leur communion. Par même raison Charost étoit infatué à l'excès de M. de Cambrai, et fort aliéné de M. de la Trappe. Nous badinions et ])laisautions fort ordinairement ensemble , et de temps en temps il se
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licencioit arec moi sur M. de la Trappe. Je l'avertis plusieurs fois de laisser ce chapitre, que tout autre je l'abandonnois à tout ce qu'il voudroit dire , et en badinerois avec lui , mais que celui-là étoit plus fort que moi , et que je le conjurois d'épargner ma patience et les sorties que je ne pourrois retenir. Malgré ces avis très-souvent réitérés , il se mit sur ce chapitre à Marly dans la chambre de Mme de Saint-Simon , où nous avions dîné et où il n'étoit resté que Mmes du Châtelet et de Nogaret avec nous. Je parai d'abord , je le fis souvenir après de ce que je lui avois tant de fois répété; il poussa toujours sa pointe , et de propos en propos , de plaisanterie fort aigre , et où il ne se retenoit plus , il me lâcha avec un air de mépris pour M. de la Trappe que c'étoit mon patriarche devant qui tout autre n'étoit rien. Ce mot enfm combla la mesure. « Il est vrai , répondis-je d'un air animé , que ce l'est , mais vous et moi avons chacun le nôtre , et la différence qu'il y a entre les deux , c'est que le mien n'a jamais été repris de justice.» Il y avoit déjà longtemps que M. de Cambrai avoit été condamné à Rome. A ce mot, voilà Charost qui chancelle (nous étions debout) , qui veut répondre , et qui balbutie; la gorge s'enfle, les yeux lui sortent de la tête, et la langue de la bouche ; Mme de Nogaret s'écrie , Mme du Châtelet saute à sa cravate qu'elle lui défait et le col de sa chemise , Mme de Saint- Simon court à un pot d'eau , lui en jette et tâche de l'asseoir et de lui en faire avaler. Moi, immobile, je considérois le changement si subit qu'opère un excès de colère et un comble d'infatuation , sans toutefois pouvoir être mécontent de ma réponse. Il fut plus de trois ou quatre Paters à se remettre , puis sa première parole fut que ce n'étoit rien , qu'il étoit bien , et de remercier les dames. Alors je lui fis excuse , et le fis souvenir que je le lui avois bien dit. Il voulut répondre , les dames interrompirent. On parla de toute autre chose , et Charost se raccoûtra , et s'en alla peu après. Nous n'en fûmes pas un instant moins bien ni moins librement ensemble, et dès la même journée; mais ce que j'y gagnai , c'est qu'il ne se commit jamais plus à quoi que ce soit sur M. de la Trappe. Quand il fut sorti, les dames me grondèrent, et se mirent toutes trois sur moi : je ne fis qu'en rire; pour elles, elles ne pouvoient revenir de l'étonnement et de l'effroi de ce qu'elles avoient vu , et nous convînmes , pour la chose et pour l'amour de Charost , de n'en parler à personne; et en effet, qui que ce soit ne l'a su.
Un événement singulier, que le grand-duc manda à Monsieur, surprit extrêmement tout ce qui à Paris et à la cour avoit connu Caretti. C'étoit un Italien qui s'y étoit arrêté longtemps, et qui gagnoit de l'argent en faisant l'empirique. Ses remèdes eurent quelque succès. Les médecins , jaloux à leur ordinaire , lui firent toutes sortes de querelles , puis de tours, pour le faire échouer, et s'avantagèrent tant qu'ils purent des mauvais succès qui lui arrivoient. Les meilleurs remèdes et les plus habiles échouent à bien des maladies : à plus forte raison ces sortes de gens qui donnent le même remède , tout au plus déguisé , à toutes sortes de maux , et qui , à tout hasard , entreprennent les plus désespérés, et des gens à l'agonie à qui les médecins ne peuvent plus rien faire, dans l'espérance que, si ces malades viennent à réchapper,