‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 295 sur 374 · SA LETTRE PUBLIÉE · texte numérisé non relu

SA LETTRE PUBLIÉE

qu'à lui, et que sa lettre ne seroit vue de personne. Il ne la mesura donc point comme on fait un jugement, et il manda tout net à M. de Meaux, après une dissertation fort courte, que, si M. de Cambrai avoit raison , il falloit brûler l'Évangile , et se plaindre de Jésus-Christ , qui n'étoit venu au monde que pour nous tromper. La force terrible de cette expression étoit si effrayante, que M. de Meaux la crut digne d'être montrée à Mme deMaintenon, et Mme de Maintenon, qui ne cherchoit qu'à accabler M. de Cambrai de toutes les autorités possibles, voulut absolument qu'on imprimât cette réponse de M. de la Trappe à H. de Meaux.

On peut imaginer quel triomphe d'une part, et quels cris perçants de l'autre. M. de Cambrai et ses amis n'eurent pas assez de voix ui de plumes pour se plaindre, et pour tomber sur M. de la Trappe, qui de son désert osoit anathématiser un évèque, et juger de son autorité, et de la manière la plus violente et la plus cruelle , une question qui étoit déférée au pape, et qui étoit actuellement sous son examen. Ils en firent même faire des reproches amers à M. de la Trappe , et de là , éclatèrent contre lui.

M. de la Trappe fut très-affligé de l'impression de sa lettre , et de se voir sur la scène, au moment qu'il s'en étoit le moins défié. Il prit le parti d'écrire une seconde lettre à M. de Meaux , et en même temps de la publier. Il lui faisoit des reproches, mais comme un ami, d'avoir communiqué sa réponse sur sa dispute avec M. de Cambrai, qu'il lui avoit écrite avec ouverture de cœur, dans sa confiance accoutumée de leur commerce de lettres, que celle-ci seroit brûlée aussitôt qu'elle auroit été lue ; qu'il étoit affligé avec amertume de la peine qu'il apprenoit de toutes parts qu'elle causoit à des personnes dont il avoit toujours particulièrement honoré les vertus , les places et les personnes ; qu'il l'étoit encore davantage du bruit qu'il lui revenoit que faisoit sa réponse, lui qui depuis tant d'années ne cherchoit qu'à être oublié, qui dans aucun temps n'étoit entré dans aucune affaire de l'Église , et qui , en les évitant toutes , ne s'étoit vu forcé , qu'avec un très-grand déplaisir , à se défendre sur des questions monastiques de son état qui î'avoient conduit plus loin qu'il n'auroit voulu , mais qu'il n'avoit pu abandonner en conscience ; qu'il étoit vrai que ce qu'il lui avoit mandé sur M. de Cambrai , il l'avoit pensé , et qu'il le penseroit toujours ; mais que , sans penser autrement ni chercher le moins du monde à se déguiser , surtout sur des points de doctrine , où il se seroit tu s'il avoit pu craindre de se voir imprimer , parce que son partage étoit la retraite et le silence , ou , s'il avoit été forcé à s'expliquer , il l'auroit fait au moins dans des termes mesurés , convenables à être publiés , et propres à répondre à sa vénération pour l'épiscopat, et en particulier au respect qu'il avoit pour la personne, la vertu et le savoir de M. de Cambrai, et que l'entière différence de sentiment où il étoit de lui ne devoit pas altérer pour sa dignité dans l'Église , ni pour sa personne. C'étoit là dire, ce semble, tout ce qu'il étoit possible de plus satisfaisant, et c'étoit à M. de Meaux , et plus encore à Mme de Maintenon , qu'il s'en falloit pr&adre , qui avoient commis une si grande infidélité pour ex-

Page 1