IV INTRODUCTION
mynes étaient arrivés déjà à la science et à l'art avec des grâces restées simples. Quelle génération d'écrivains de plume et d'épée n'avaient point produite les guerres du xvi' siècle , un Montluc, un Tavannes, un d'Aubigné , un Brantôme ! Que de paroles originales et toutes de source , et quelle diversité d'accents dans les témoignages I Sully , au milieu de ses pesanteurs , a bien des parties réellement belles , d'une solidité attachante , et que le sourire de Henri IV éclaire. Et la Fronde , quelle moisson nouvelle de récits de toutes sortes , quelle brusque volée d'historiens inattendus elle a enfantés parmi ses propres acteurs, en tête desquels Retz se détache et brille entre tous comme le plus grand peintre avant Saint-Simon ! Mais cette génération d'auteurs de Mémoires, issus de la Fronde, s'arrête à peu près au seuil du règne véritable de Louis XIV. A partir de là on n'a que des esquisses rapides, inachevées, qu'ont tracées des plumes élégantes et fines, mais un peu paresseuses, Choisy, Mme de La Fayette, La Fare, Mme de Caylus. Ils mettent en goût, et ils ne tiennent pas; ils commencent, et ils vous laissent en chemin. Or , il n'y a rien qui fasse moins défaut et qui vous laisse moins, il n'y a rien de moins paresseux et qui se décourage moins vite que Saint-Simon. Il s'adonne à l'histoire au sortir de l'enfance comme à un travail, comme à une mission. Ce n'est pas au courant de la plume qu'il s'amuse à se ressouvenir de loin et en vieillissant, comme fait Retz; méthode toujours scabreuse, source inévitable de confusions et de méprises. Il amasse jour par jour , il écrit chaque soir ; il commence dès dix-neuf ans sous la tente, et il continue sans relâche à Varsailles et partout. Il s'informe sans cesse comme un Hérodote. Sur les généalogies il en remontrerait au Père Anselme , il raisonne du passé comme un Boulainvilliers. Dans le présent il est à tout, il a vent de toutes les pistes, et en tient registre incontinent. Toutes les heures qu'il peut dérober, il les emploie; et puis vieux, retiré dans sa terre, il coordonne cette masse de matériaux, il la met en corps de récit, en un corps unique et continu , se bornant à la distribuer par paragraphes distincts , avec des titres en marge ' ; et ce long texte immense , il le recopie tout de sa main avec une netteté , une exactitude minutieuse , qualités authentiques qu'on n'a pas assez remarquées , sans quoi on eût plus religieusement respecté son ordre et sa marche , son style et sa phrase, qui peut bien être négligée et redondante, mais où rien (je parle des Mémoires et non des notes) n'est jeté au hasard.
Comment cette vocation historique si prononcée se forma-t-elle et se rencontra-t-elle ainsi toute née au sein de la cour et dans un si jeune âge? Et d'où sortait donc ce mousquetaire de dix-neuf ans, si résolu
4. Saint-Simon, dans le texte original, n'établit point de chapitres proprement dits ni aucune division; il était d'une haleine inratigable; on a bien été obligé, en imprimant, de faire des chapitres de longueur à peu près égale pour soulager l'attention du lecteur; mais on a eu soin, dans la présente édition, de ne composer les sommaireî qu'avec les termes mis en marge par Saint- Simon, et on a reproduit, autant qu'on l'a pu, ces mômes termes de la marge, au haut des pages dans le titre courant.