‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 4 sur 374 · INTRODUCTION. V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. V

dès le premier Jour à transmettre les choses de son temps dans toutes leurs complications et leurs circonstances?

Son père, sans un tel fils, serait resté un de ces favoris comblés, mais obscurs , que l'histoire nomme tout au plus en passant , mais dont elle ne s'occupe pas. Jeune page, il avait su plaire à Louis XIII par quelques attentions et de l'adresse à la chasse, en lui présentant commodément son cheval de rechange ou en rendant le cor après s'en être proprement servi. Sans doute il avait bonne mine; il avait certainement de la discrétion et de l'honneur. A la manière dont Saint-Simon nous parle de son père , et même si l'on en rabat un peu , on voit en celui-ci un homme de qualité , fidèle , assez désintéressé , reconnaissant , et en tout, d'une étoffe morale peu commune à la Cour. Son attitude envers Richelieu est digne en même temps que sensée : il n'est ni hostile ni servile. On découvre même dans le père de Saint-Simon une qualité dont ne sera pas privé son fils , une sorte d'humeur qui , au besoin , devient de l'aigreur ; c'est pour s'être livré à un mouvement de cette nature qu'il tomba dans une demi-disgrâce à l'âge de trente et un ans et quitta la Cour pour se retirer en son gouvernement de Blaye, où il demeura jusqu'à la mort du cardinal. Si j'avais à définir en deux mots le père de Saint-Simon, je dirais que c'était un favori, mais que ce n'était pas un courtisan : car il avait de l'honneur et de l'humeur.

C'est de ce père déjà vieux et remarié en secondes noces avec une personne jeune, mais non plus de la première jeunesse, que naquit Saint-Simon en janvier IGIS. On a cité comme une singularité et un prodige dans un livre imprimé du vivant même du père', qu'il ait eu cet enfant à l'âge de soixante et douze ans; il n'en avait en réalité que soixante-huit. Il lui transmit ses propres qualités très-marquées avec je ne sais quoi de fixe et d'opiniâtre : la probité, la fierté, la hauteur de cœur et des instincts de race forte sous une brève stature. Le jeune Saint-Simon fut donc élevé auprès d'une mère, personne de mérite, et d'un père qui aimait à se souvenir du passé et à raconter mainte anecdote de la vieille Cour : de bonne heure il dut lui sembler qu'il n'y avait rien de plus beau que de se ressouvenir. Sa vocation pour l'histoire se prononça dès l'enfance, en même temps qu'il restait indifférent et froid pour les belles-lettres proprement dites. Il lisait sans doute aussi avec l'idée d'imiter les grands exemples qu'il voyait retracés, et de devenir quelque chose; mais au fond son plus cher désir et son ambition étaient plutôt d'être de quelque chose afin de savoir le mieux qu'il pourrait les affaires de son temps et de les écrire. Cette vocation d'écrivain, qui se dégage et s'affiche pour nous si manifestement aujourd'hui , était cependant d'abord secrète et comme masquée et affublée de toutes les prétentions de l'homme de Cour, du grand seigneur du duc et pair, et des autres ambitions accessoires qui convenaient alors à un personnage de son rang.

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4 . Tableau de l'a/nour considère dont Vétat du mariage {Amsterdam, 4687V. ge434, ' ^

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Saint-Simon , en entrant dans le monde à l'âge de dix-neuf ans , dénote bien ses instincts et ses goûts. Dès le lendemain de la bataille de Nerwinde (juillet 1693) à laquelle il prend part comme capitaine dans le Royal-Roussillon , il en fait un bulletin détaillé pour sa mère et quelques amis. Ce récit a de la netteté , de la fermeté , le caractère en est simple; on y sent l'amour du vrai. Le style n'a rien de cette fougue et de ces irrégularités qu'il aura quelquefois , mais qu'il n'a pas toujours et nécessairement chez Saint-Simon. A force de le vouloir définir dans toutes ses diversités et ses exubérances , il ne faut pas non plus se faire de ce style un monstre. Très-souvent il n'est que l'expression la plus directe et la plus vive, telle qu'elle échappe à un esprit plein de son objet.

L'année suivante (1694), dans les loisirs d'un camp en Allemagne, il commence décidément ses Mémoires qu'il mettra soixante ans entiers à poursuivre et à parachever. Il y fut excité « par le plaisir qu'il prit , dit-il , à la lecture de ceux du maréchal de Bassompierre. » Bassompierre avait dit pourtant un mot des plus injurieux jpour le père de Saint-Simon : cela n'empêche pas le fils de trouver ses Mémoires très^ curieux , « quoique dégoûtants par leur vanité. »

Le jeune Saint-Simon est vertueux; il a des mœurs, de la religion; il a surtout d'instinct le goût des honnêtes gens. Ce goût se déclare d'abord d'une manière singulière et presque bizarre par l'élan qui le porte tout droit vers le duc de Beauvilliers, le plus honnête homme de la Cour, pour lui aller demander une de ses filles en mariage, ou l'aînée ou la cadette; il n'en a vu aucune, peu lui importe laquelle, peu lui importe la dot ; ce qu'il veut épouser , c'est la famille ; c'est le duc et la duchesse de Beauvilliers dont il est épris. Cette poursuite de mariage qu'il expose avec une vivacité si expressive a pour efTet, môme en échouant, de le lier étroitement avec le duc de Beauvilliers et avec ce côté probe et sérieux de la Cour. C'est par là qu'il se rattachera bientôt aux vertueuses espérances que donnera le duc de Bourgogne.

Une liaison fort différente et qui semble jurer avec celle-ci , mais qui datait de l'enfance , c'est la familiarité et l'amitié de Saint-Simon avec le duc d'Orléans , le futur Régent. Là encore toutefois la marque de l'honnêteté se fait sentir; c'est par les bons côtés du Prince, par ses parties louables , intègres et tant calomniées que Saint-Simon lui demeurera attaché inviolablement; c'est à cette noble moitié desa nature qu'il fera énergiquement appel dans les situations critiques , déplorables où il le verra tombé ; et , dans ce perpétuel contact avec le plus généreux et le plus spirituel des débauchés , il se préservera de toute souillure.

Avec le goût des honnêtes gens , il a l'antipathie non moins prompte et non moins instinctive contre les coquins , les hypocrites , les âmes basses et mercenaires , les courtisans plats et uniquement intéressés. 11 les reconnaît , il les devine à distance , il les dénonce et les démasque ; il semble , à la manière dont il les tire au jour et les dévisage , y prendre un plaisir amer et s'y acharner. On se rappelle, dès les premiers chapitres des Mémoires, ee portrait presque effrayant du magistrat phari-

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sien , du faux Caton , de ce premier président de Harlay , dont sous des dehors austères il nous fait le type achevé du profond hypocrite.

Mais il avait à s'en plaindre , dira-t-on ; et ici , comme en bien des cas , en peignant les hommes il obéit à des préventions haineuses et à une humeur méchante : je vais tout d'abord à l'objection. Selon moi, et après une étude dix fois refaite de Saint-Simon , je me suis formé de lui cette idée : il est doué par nature d'un sens particulier et presque excessif d'observation , de sagacité , de vue intérieure qui perce et sond.e les hommes , et démêle les intérêts et les intentions sur les visages : il offre en lui un exemple tout à fait merveilleux et phénoménal de cette disposition innée. Mais un tel don, une telle faculté est périlleuse si l'on s'y abandonne , et elle est sujette à outrer sa poursuite et à passer le but. Les tentations ne sont jamais pour les hommes que dans le sens de leurs passions : on n'est pas tenté de ce qu'on n'aime pas. Dès le début, Saint-Simon fils d'un père antique, et, sous sa jeune mine, un peu antique lui-même , n'a pas de goût vif pour les femmes , pour le jeu , le vin et les autres plaisirs : mais il est glorieux ; il tient au vieux culte ; il se fait un idéal de vertu patriotique qu'il combine avec son orgueil personnel et ses préjugés de rang. Et avec cela il est artiste, et il l'est doublement : il a un coup d'œil et un flair ' qui , dans cette foule dorée et cette cohue apparente de Versailles, vont trouver à se satisfaire amplement et à se repaître; et puis , écrivain en secret, écrivain avec délices et dans le mystère , le soir , à huis clos , le verrou tiré , il va jeter sur le papier avec feu et flamme ce qu'il a observé tout le jour , ce qu'il a senti sur ces hommes qu'il a bien vus , qu'il a trop vus , mais qu'il a pris sur un point qui souvent le touchait et l'intéressait. Il y a là des chances d'erreur et d'excès jusque dans le vrai. Il est périlleux, même pour un honnête homme, s'il est passionné, de sentir qu'il écrit sans contrôle , et qu'il peint son monde sans confrontation. Je ne parle en ce moment que de ce qu'il a observé lui-même et directement : car, pour ce qu'il n'a su que par ouï-dire et ce qu'il a recueilli par conversation , il y aura d'autres chances d'erreur encore qui s'y mêleront.

Quoique Saint-Simon ne paraisse pas avoir été homme à mettre de la critique proprement dite dans l'emploi et le résultat de ses recherches , et qu'il ne semble avoir guère fait que verser sur sa première observation toute chaude et toute vive une expression ardente et à l'avenant , son soin ne portant ensuite que sur la manière de coordonner tout cela , il n'est pas sans s'être adressé des objections graves sur la tentation à laquelle il était exposé et dont l'avertissait sans doute le singulier plaisir qu'il trouvait à y céder. Religieux par principes et chrétien sincère , il se fit des scrupules de conscience , ou du moins il tint à les empêcher de naître et à se mettre en règle contre les remords et les faiblesses qui pourraient un jour lui venir à ses derniers instants. S'il lui avait fallu jeter

i . Je n'emploie ce mot que parce que lui-même me le fournit. Il dit quelque part, à l'occasion des joies secrètes et des mille ambitions daUcuses mises en mouvement par une mort de prince : « Tout cela, et tout i la fois, se sentait com/n« au nez. i>

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au feu ses Mémoires , croyant avoir fait un long péché , quel dommage , quel arrachement de cœur ! Il songea assez naïvement à prévenir ce danger. Le Discours préliminaire qu'il a mis en tête nous témoigne de sa préoccupation de chrétien , qui cherche à se démontrer qu'on a droit historiquement de tout dire sur le compte du prochain , et qui voudrait bien concilier la charité avec la médisance. Une lettre écrite à l'abbé de Bancé ' , et par laquelle il le consultait presque au début sur la mesure à obser\'er dans la rédaction de ses Mémoires , atteste encore mieu.x cette pensée de prévoyance ; il semble s'être fait donner par l'austère abbé une absolution plénière , une fois pour toutes. Saint-Simon , dans son apologie , admet ou suppose toujours deux choses : c'est , d'une part , qu'il ne dit que la vérité , et , de l'autre , qu'il n'est pas impartial , qu'il ne se pique pas de l'être, et, qu'en laissant la louange ou le blâme cUler de source à l'égard de ceux pour qui il est diversement affecté , il obéit à ses inclinations et à sa façon impétueuse de sentir ; et , avec cela , il se flatte de tenir en main la balance. Dans le récit de ce premier procès au nom de la Duché-Pairie contre M. de Luxembourg , il y a un moment où l'avocat de celui-ci ayant osé révoquer en doute la loyauté royaliste des adversaires , Saint-Simon , qui assistait à l'audience , assis dans une lanterne ou tribune entre les ducs de La Rochefoucauld et d'Estrées, s'élance au dehors, criant à l'imposture et demandant justice de ce coquin : o M. de La Rochefoucauld, dit-il, me retint à mi -corps et me fit taire. Je m'enfonçai de dépit plus encore contre lui que contre l'avocat. Mon mouvement avait excité une rumeur. » Or , quand on est sujet à ces mouvements -là, non -seulement à l'audience et dans une occasion extraordinaire , mais encore dans l'habitude de la vie et même en écrivant, il y a chance non pour qu'on se trompe peut-être sur l'intention mauvaise de l'adversaire , mais au moins pour qu'on outrepasse quelquefois le ton et qu'on sorte de la mesure. On a de ces élans où l'on a besoin d'être retenu d mi-corps. J'indique la précaution à prendre en lisant Saint-Simon; il peut bien souvent y avoir quelque réduction à faire dans le relief et dans les couleurs.

On a fort cherché depuis quelque temps à relever des erreurs de fait dans les Mémoires de Saint-Simon , et l'on n'a pas eu de peine à en rassembler un certain nombre. Il fait juger et condamner Fargues, un ancien frondeur, par le premier président de Laraoignon, et Fargues fut jugé par l'intendant Machault. Il dit de Mlle de Beauvais, mariée au comte de Soissons , qu'elle était fille naturelle , et l'on a retrouvé et l'on produit le contrat de mariage des parents. Il fait de de Saumery un argus impitoyable et un espion farouche auprès du duc de Bourgogne , et l'on sait par une lettre de ce jeune prince à Fénelon , que c'était un homme dévoué et sûr. Quelques-unes de ces rectifications auront place dans la présente édition , et seront indiquées en leur lieu. Dans le domaine de la littérature, j'ai moi-même à signaler une inexactitude et une méprise. Saint-Simon impute à Racine , en présence de Louis XIV et

4 . Nous reproduisons celle lettre en lète des Mémoires ; elle en esl la première préface.

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