‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 308 sur 374 · ART DE MADAME DE GUÉMÉNÉ · texte numérisé non relu

ART DE MADAME DE GUÉMÉNÉ

absolument maîtresse de l'esprit de la reine et du gouvernement , elle ne laissa pas de conserver toute sa faveur, malgré le cardinal Mazarin. Les histoires et les Mémoires de ces temps-là sont pleins de tout ce que fit la Fronde, qui domina la cour et l'Ëtat, et à qui M. le Prince dut sa prison , puis sa délivrance , et le cardinal Max&rin , son apparente ruine , par deux fois.

Ces mêmes histoires dépeignent l'hôtel de Chevreuse et l'hôtel de Guéméné comme le centre de tous les conseils de la Fronde , où M. de Beaufort et le coadjuteur , depuis cardinal ^ Retz , étoient en adoration, et disposoient du parlement de Paris et de tout le parti. Mme de Chevreuse, qui dans des intérêts souvent si opposés à ceux du cardinal Mazarin conservoit toujours sa place dans le cœur de la reine , et son ascendant sur son esprit timide , défiant , incertain et variable , avoit introduit dans son amitié la princesse de Goéméné sa belle-sœur, et la duchesse de Montbazon leur belle -mère, mais surtout Mme de Guéméné avoit plu infiniment à la reine par le liant, les grâces et l'artifice caché de son esprit. Cela fut cultivé d'une part et protégé de l'autre avec tant de soin par Mme de Chevreuse , que Mme de Guéméné fut de tous les particuliers, et la reine l'approchoit d'autant plus d'elle, qu'elle en apprenoit tout ce que l'autre vouloit bien à la vérité lui dire d'une cabale où elle étoit de tout, et dont elle ne disoit à la reine que ce qui étoit utile à leurs desseins.

Dans ces conversations ou seule avec la reine , ou en tiers avec elle et Mme de Chevreuse , la reine la faisoit asseoir. C'étoit une commodité pour causer plus longtemps , qu'elle accordoit bien seule ainsi à d'autres , et même au commandeur de Jars, qui sans façon se mettoit dans un fauteuil. La reine alloit souvent au Val-de-Grâce , Mme de Guéméné l'y alloit voir. D'autres dames y étoient quelquefois reçues , et y trouvoient Mme de Guéméné assise, qui se levoit, puis se rasseyoit sans façon, tellement que le Val-de-Grâce devenant peu à peu plus étendu , elle accoutuma imperceptiblement et poliment ces demi-particuliers à son tabouret. A la fin , la belle-mère et les belles-sœurs crurent qu'il étoit temps d'aller plus loin. Mme de Guéméné n'alla plus au Palais-Royal que de loin à loin , et à mesure que la reine se plaignoitde son absence, puis elle la laissa demander pourquoi elle ne la voyoit point , et cessa enfin tout à fait d'y aller. La reine en parloit souvent à Mme de Montbazon et à Mme de Chevreuse. Les excuses s'épuisèrent , et Mme de Chevreuse prit son temps de dire franchement à la reine à quoi il tenoit. La reine surprise voulut se défendre d'accorder ce qui n'avoit eu lieu que comme bonté , et familiarité ignorée et sans conséquence. Mme de Chevreuse répondit que tout le monde savait qu'elle étoit assise , et l'y voyoit au Val-de-Grâce, qui ne pouvoit plus s'appeler un particulier, au nombre de gens où ce particulier s'étoit étendu ; qu'elle ne voyoit point de différence entre le Val-de-Grâce et le Palais-Royal, ni pourquoi sa belle-sœur, assise devant toute la cour de la reine en un lieu, elle seroit debout en un autre; et moitié figue, moitié raisin avec la fraude en croupe , elle arracha le tabouret en plein partçut , pour la princesse de Guéméné. Ce tabouret ne passa pas plus avant pour lors

Page 1