DE LA CARTE, DE SASSENAGE
prostitution de leur nom et de leurs armes. Après bien du vacarme et des propos fâcheux , Monsieur apaisa tout avec de l'argent; tous consentirent, et la duchesse de La Ferté donna une fête à Monsieur en faisant la noce.
Sassenage, autre premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, épousa la veuve de Morstein , fille du duc de Chevreuse. C'étoit une âme d'élite du petit troupeau de Mme Guyon et de H. de Cambrai, qui avec toute la profondeur de cette dévotion voulut se remarier. Ce gendre n'étoit pas plus fait pour cette famille que M. de Lévi , et beaucoup moins pour une femme si mystique : il a pourtant très-bien vécu avec eux tous.
Le roi qui venoit de payer les dettes de M. de La Rochefoucauld , et qui aimoit fort aussi M. le Grand , ne voulut apparemment pas faire de jalousie entre ces deux émules en cas que son présent fût éventé; il en fit un de quarante mille écus à M. le Grand et un autre de vingt mille écus au chevalier de Lorraine.
Il fit arrêter Charnacé en province où , déjà fort mécontent de sa conduite en Anjou où il étoit retiré chez lui, il l'avoit relégué ailleurs, et de là conduire à Montauban, fort accusé de beaucoup de méchantes choses, surtout de fausse monnoie. C'étoit un garçon d'esprit qui avoit été page du roi et officier dans ses gardes du corps, fort du monde, et puis retiré chez lui où il avoit souvent fait bien des fredaines, mais il avoit toujours trouvé bonté et protection dans le roi. Il en fit une entre autre pleine d'esprit et dont on ne put que rire.
Il avoit une très-longue et parfaitement belle avenue devant sa maison en Anjou , dans laquelle étoit placée une maison de paysan et son petit jardin qui s'y étoit apparemment trouvée lorsqu'elle fut plantée, et que jamais Charnacé ni son père n'avoient pu réduire ce paysan à ?a leur vendre, quelque avantage qu'ils lui en eussent offert, et c'est une opiniâtreté dont quantité de petits propriétaires se piquent, pour faire enrager des gens à la convenance et quelquefois à la nécessité desquels ils sont. Charnacé ne sachant plus qu'y faire avoit laissé cela là depuis fort longtemps sans en plus parler. Enfin , fatigué de cette chaumine qui lui bouchoit tout l'agrément de son avenue , il imagina un tour de passepasse. Le paysan qui y demeuroit, et à qui elle appartenoit étoit tailleur de son métier quand il trouvoit à l'exercer, et il étoit chez lui tout seul, sans femme ni enfants. Charnacé l'envoie chercher, lui dit qu'il est mandé à la cour pour un emploi de conséquence , qu'il est pressé de s'y rendre, mais qu'il lui faut une livrée. Ils font marché comptant; mais Charnacé stipule qu'il ne veut point se fier à ses délais , et que , moyennant quelque chose de plus, il ne veut point qu'il sorte de chez lui que sa livrée ne soit faite, et qu'il le couchera, le nourrira et le payera avant de le renvoyer. Le tailleur s'y accorde et se met à travailler. Pendant qu'il y est occupé, Charnacé fait prendre avec la dernière exactitude le plan et les dimensions de sa maison et de son jardin, des pièces de l'intérieur, jusque de la position des ustensiles et du petit meuble , fait démonter la maison et emporter tout ce qui y étoit , remonte la maison telle qu'elle étoit au juste dedans et dehors , à quatre