‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 319 sur 374 · CHARNACÉ DÉPLACE UNE MAISON · texte numérisé non relu

CHARNACÉ DÉPLACE UNE MAISON

portées de mousquet , à côté de son avenue , replace tous les meubles et ustensiles dans la même position en laquelle on les avoit trouvés, et rétablit le petit jardin de même , en même temps fait aplanir et nettoyer l'endroit de l'avenue oii elle étoit, en sorte qu'il n'y parut pas.

Tout cela fut exécuté encore plus tôt que la livrée faite , et cependant le tailleur doucement gardé à vue de peur de quelque indiscrétion. Enfin la besogne achevée de part et d'autre , Charnacé amuse son homme jusqu'à la nuit bien noire , le paye et le renvoie content. Le voilà qui enfile l'avenue. Bientôt il la trouve longue , après il va aux arbres et n'en trouve plus. Il s'aperçoit qu'il a passé le bout et revient à tâtons chercher les arbres. Il les suit à l'estime , puis croise et ne trouve point sa maison. Il ne comprend point cette aventure. La nuit se passe dans cet exercice , le jour arrive et devient bientôt assez clair pour aviser sa maison. Il ne voit rien, il se frotte les yeux, il cherche d'autres objets pour découvrir si c'est la faute de sa vue. Enfin il croit que le diable s'en mêle, et qu'il a emporté sa maison. A force d'aller, de venir, et de porter sa vue de tous côtés , il aperçoit , à une assez grande distance de l'avenue , une maison qui ressemble à la sienne comme deux gouttes d'eau. Il ne peut croire que ce la soit ; mais la curiosité le fait aller où elle est, et où il n'a jamais vu de maison. Plus il approche, plus il reconnott que c'est la sienne. Pour s'assurer mieux de ce qui lui tourne la tête, il présente sa clef, elle ouvre, il entre, il retrouve tout ce qu'il y avoit laissé, et précisément dans la même place. II est prêta en pâmer, et il demeure convaincu que c'est un tour de sorcier. La journée ne fut pas bien avancée , que la risée du château et du village l'instruisit de la vérité du sortilège , et le mit en furie. Il veut plaider , il veut demander justice à l'intendant , et partout on s'en moque. Le roi le sut qui en rit aussi, et Charnacé eut son avenue libre. S'il n'avoit jamais fait pis il auroit conservé sa réputation et sa liberté.

Comme presque tout ce que j'ai écrit depuis que j'ai parlé de la brillante ambassade de milord Portland s'est passé pendant qu'il étoit ici, je ne ferai point difficulté d'ajouter en cet endroit un oubli que j'ai fait sur son entrée, dont je n'ai rien dit, parce qu'à la magnificence près , elle se passa comme toutes les autres ; mais il y eut une difficulté. Depuis que Mme de Verneuil fut , à sa grande surprise à elle-même , devenue princesse du sang , elle avoit envoyé son carrosse aux entrées des ambassadeurs qui n'y avoient pas pris garde. Portland attentif atout en fut averti, et déclara qu'il ne souffriroit pas que ce carrosse passât devant le sien ; que si d'autres ambassadeurs l'avoient souffert , c'étoit leur affaire ; mais qu'il ne feroit point d'entrée bien résolument , plutôt qu'endurer une nouveauté sans exemple avec des ambassadeurs d'Angleterre , ou qu'il en écriroit si on vouloit , et en attendroit les ordres làdessus , qui étoit tout ce qu'il pouvoit faire. Il se fit des allées et dei venues qui n'ébranlèrent point la fermeté de Portland , sur quoi on aima mieux que le carrosse de Mme de Verneuil ne se présentât point, que d'insister davantage ou de se commettre à la réponse d'un pays où les bâtards des rois sont ce qu'ils ont été partout , et ce qu'ils devroient toujours être, c'est-à-dire des néants sans état et sans nom, si ce n'est

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