APPARTEMENT
sentez , votre père et votre mère ne s'y opposeront pas ; » et se tournant à Monsieur : «■ Est-il pas vrai, mon frère? » Monsieur consentit comme il l'avoit déjà fait seul avec le roi , qui tout de suite dit qu'il n'étoit donc plus question que de Madame, et qui sur-le-champ l'envoya chercher; et cependant se mit à causer avec Monsieur, qui tous deux ne firent pas semblant de s'apercevoir du trouble et de l'abattement de M. de Chartres.
Madame arriva , à qui d'entrée le roi dit qu'il comptoit bien qu'elle ne voudroit pas s'opposer à une affaire que Monsieur désiroit, et que M. de Chartres y consentoit : que c'étoit son mariage avec Mlle deDlois, qu'il avouoit qu'il désiroit avec passion, et ajouta courtement les mêmes choses qu'il venoit de dire à M. le duc de Chartres, le tout d'un air imposant , mais comme hors de doute que Madame pût n'en pas être ravie, quoique plus que certain du contraire. Madame, qui avoit compté sur le refus dont M. son fils lui avoit donné parole , qu'il lui avoit même tenue cutant qu'il avoit pu par sa réponse si embarrassée et si conditionnelle, se trouva prise et muette. Elle lança deux regards furieux à Monsieur et à M. de Chartres, dit que, puisqu'ils le vouloient bien , elle n'avoit rien à y dire , fit une courte révérence et s'en alla cher elle. M. son fils l'y suivit incontinent, auquel, sans donner le moment de lui dire Comment la chose s'étoit passée , elle chanta pouille avec un torrent de larmes , et le chassa de chez elle.
Un peu après , Monsieur , sortant de chez le roi , entra chez elle , et excepté qu'elle ne l'en chassa pas comme son fils , elle ne le ménagea pas davantage; tellement qu'il sortit de chez elle très-confus, sans avoir eu loisir de lui dire un seul mot. Toute cette scène étoit finie sur les quatre heures de l'après-dînée , et le soir il y avoit appartement , ce qui, arrivoit l'hiver trois fois la semaine , les trois autres jours comédie , et le dimanche rien.
Ce qu'on appeloit appartement étoit le concours de toute la cour , depuis sept heures du soir jusqu'à dix que le roi se mettoit à table, dans le grand appartement , depuis un des salons du bout de la grande galerie jusque vers la tribune de la chapelle. D'abord, il y avoit une musique ; puis des tables par toutes les pièces toutes prêtes pour toutes sortes de jeux-, un lansquenet où Monseigneur et Monsieur jouoient toujours; un billard : en un mot, liberté entière de faire des parties avec qui on vouloit, et de demander des tables si elles se trouvoient toutes remplies; au delà du billard il y avoit une pièce destinée aux rafraîchissements , et tout parfaitement éclairé. Au commencement que cela fut établi, le roi y alloit et y jouoit quelque temps, mais dès lors il y avoit longtemps qu'il n'y alloit plus , mais il vouloit qu'on y fût assidu , et chacun s'empressoit à lui plaire. Lui cependant passoit les soirées chez Mme de Maintenon à travailler avec difl'érents ministres les uns après les autres.
Fort peu après la musique finie, le roi envoya chercher à l'appartement Monseigneur et Monsieur, qui jouoient déjà au lansquenet; Madame qui à peine regardoit une partie d'hombre auprès de laquelle elle s'étoit mise; M. de Chartres qui jouoit fort tristement aux échecs;
et Mlle de Blois qui à peine avoit commencé à paroître dans le monde , qui ce soir-là étoit extraordinaireraent parée et qui pourtant ne savoit et ne se doutoit môme de rien, si bien que, naturellement fort timide et craignant horriblement le roi, elle se crut mandée pour essuyer quelque réprimande, et étoit si tremblante que Mme de Maintenon la prit sur ses genoux où elle la tint toujours la pouvant à peine rassurer. A ce bruit de ces personnes royales mandées chez Mme de Maintenon et Mlle de Blois avec elle , le bruit du mariage éclata à l'appartement , en même temps que le roi le déclara dans ce particulier. 11 ne dura que quelques moments , et les mêmes personnes revinrent à l'appartement où cette déclaration fut rendue publique. J'arrivai dans ces premiers instants. Je trouvai le monde par pelotons, et un grand étonneraent régner sur tous les visages. J'en appris bientôt la cause qui ne me surprit pas, par la rencontre que j'avois faite au commencement de l'après-dînée.
Madame se promenoit dans la galerie avec Chftteauthiers, sa favorite et digne de l'être ; elle marchoit à grands pas , son mouchoir à la main , pleurant sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et représentant bien Cérès après l'enlèvement de sa fille Proserpine , la cherchant en fureur et la redemandant à Jupiter. Chacun, par respect, lui lalssoit le champ libre et ne faisoit que passer pour entrer dans l'appartement. Monseigneur et Monsieur s'étoient remis au lansquenet. Le premier me parut tout à son ordinaire. Jamais rien de si honteux que le visage de Monsieur, ni de si déconcerté que toute sa personne , et ce premier état lui dura plus d'un mois. M. son fils paroissoit désolé, et sa future dans un embarras et une tristesse extrême. Quelque jeune qu'elle fût, quelque prodigieux que fût ce mariage, elle en voyoit et en sentoit toute la scène, et en appréhendoit toutes les suites. La consternation parut générale, à un très -petit nombre de gens près. Pour les Lorrains ils trlomphoient. La sodomie et le double adultère' les avoient bien servis en les servant bien eux-mêmes. Ils jouissoient de leurs succès, comme ils en avoient toute honte bue; ils avotent raison de s'applaudir.
La politique rendit donc cet appartement languissant en apparence, mais en effet vif et curieux. Je le trouvai court dans sa durée ordinaire; il finit par le souper du roi , duquel je ne voulus rien perdre. Le roi y parut tout comme à son ordinaire. M. de Chartres étoit auprès de Madame qui ne le regarda jamais, ni Monsieur. Elle avoit les yeux pleins de larmes qui tgmboient de temps en temps, et qu'elle essuyoit de même, regardant tout le monde comme si elle eût cherché à voir quelle mine chacun faisoit. M. son fils avoit aussi les yeux bien rouges, et tous deux ne mangèrent presque rien. Je remarquai que le roi offrit à Madame presque de tous les plats qui étoient devant lui , et qu'elle les refusa tous d'un air de brusquerie qui jusqu'au bout ne rebuta point l'air d'attention et de politesse du roi pour elle.
Il fut encore fort remarqué qu'au sortir de table et à la fin de ce cercle debout d'un moment dans la chambre du roi, il fit à Madame une révérence très-marquée et basse, pendant laquelle elle fit une pirouette si