‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 324 sur 374 · MORT DU DUC DE CHAULNES · texte numérisé non relu

MORT DU DUC DE CHAULNES

entre deux duchesses se pâraoit de honte et de frayeur jusqu'à perdre toute contenance. Au sortir de là Monsieur lui lava bien la tète et la rendit sage pour l'avenir. C'étoit l'hiver devant la mort de Monsieur; mais j'ai voulu l'ajouter ici tout de suite.

J'anticiperai aussi Compiègne pour parler de deux morts arrivées pendant que le roi y étoit, de M. de Chaulnes et du duc d'Estrées. Ce dernier périt avant cinquante ans de l'opération de la taille. Il avoit refusé l'ambassade de Rome que son père exerçoit quand il mourut , et qui y avoit tellement gâté ses affaires , que son fils ne voulut pas continuer la même ruine , dont le roi fut un peu fâché ; il laissa un fils fort mal à son aise, de sa première femme, fille du fameux Lyonne, ministre et secrétaire d'Ëtat , et n'eut point d'enfants de sa seconde femme qui étoit Beautru , sœur de l'abbé de Vaubrun. Le cardinal d'Estrées obtint du roi le gouvernement de l'Ile-de-France, etc.-, pour son petit-neveu, et de Monsieur, qui s'en fit honneur, la capitainerie de Villers-Cotterets que MM. d'Estrées avoient toujours eue par la bienséance de leur petit gouvernement de Soissons.

M. de Chaulnes mourut enfin de douleur de l'échange forcé de son gouvernement de Bretagne, où il étoit adoré, et qui lui donna jusqu'au bout, et corps et particuliers, les marques les plus continuelles de sa vénération , de son attachement et de ses regrets. On eut grande peine à obtenir de lui la démission du gouvernement de Guyenne , dont on lui avoit d'abord expédié les provisions pour l'échange. Cette démission étoit nécessaire pour expédier les mêmes provisions au duc de Chevreuse , et en même temps la survivance au duc de Chaulnes , mais avec le commandement et les appointements privativement au duc de Chevreuse. C'est ainsi que depuis que le roi s'étoit fait une règle de ne plus accorder de survivances , il les donnoit en efl"et , mais sous une autre forme , et comme à l'envers , mais fort rarement. Ce ne fut qu'environ deux niois avant la mort de M. de Chaulnes qu'il y consentit enfin, mais sans un vrai retour , ni de lui , ni de la duchesse de Chaulnes , pour M. ni Mme de Chevreuse , et sans avoir jamais voulu ouïr parler de' Guyenne , ni de quoi que ce fût qui eût rapport à ce gouvernement.

J'ai assez parlé de ce seigneur pour n'avoir rien à y ajouter si ce n'est que ce fut une grande perte pour ses amis , et il en avoit beaucoup. Il fut regretté de tout le monde, et, en Bretagne, ce fut un deuil général. Il ne laissa point d'enfants , mais force dettes. Tous deux étoient fort magnifiques, et ne s'étoient jamais souciés de laisser grand'chose au duc de Chevreuse , leur héritier substitué , ou plutôt son second fils par son mariage. Les profits immenses du droit d'amirauté de Bretagne, attachés au gouvernement de cette province, et qui pendant les guerres avoient été fort hauts, avoient fait croire qu'il laisseroit beaucoup de richesses. Il se trouva qu'il avoit tout dépensé et qu'il avoit disposé par un testament en legs pieux et de domestiques , et en quarante mille livres à son ami intime le chancelier, de tout ce qui lui restoit à donner. M. de Chevreuse en eut cent dix mille livres de rente du gouvernement , et son second fils , beaucoup de meubles précieux et d'argenterie avec Chaulnes et Picquigny en payant les dettes.

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