‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 323 sur 374 · SES ENFANTS, SES PROGRÈS · texte numérisé non relu

SES ENFANTS, SES PROGRÈS

dura toute leur vie , et passa réciproquement à leurs enfants , quoiqu'ils eussent fait tout ce qu'il falloit pour l'éteindre ; car M. Pelletier ayant perdu sa femme , Mme d'Espinoy l'épousa , et quoique ce mariage n'ait jamais été déclaré , il ne fut pourtant ignoré de personne.

C'est cette première liaison avec Pelletier qui forma la sienne avec M. de Louvois qui devint son intime ami. Il la trouva propre au monde et à la cour. Il lui conseilla de s'y mettre , elle le crut , elle s'y introduisit par le gros jeu et par Monsieur, et, soutenue par Louvois, elle fut bientôt de tout ; ce fut par lui qu'elle obtint le tabouret de grâce pour son fils qui n'étoit pas encore dans le monde ; l'autre fils moftrut en y entrant. Le désir de rendre ce tabouret plus solide lui fit briguer le mariage de Mlle de Commercy, dès lors dans toute la confiance déclarée de Monseigneur , ainsi que Mme et Mlle de Lislebonne , sa mère et sa sœur aînée. Cette raison, et dans une fille de la maison de Lorraine , fort belle et fort bien faite , la fit passer sur plusieurs années plus que n'avoit son fils, et sur la médiocrité du bien qui étoit nul, et qui alors ne paroissoit pas pouvoir augmenter. Le mariage se fit, et la belle-mère et la belle-fille vécurent toujours dans la plus étroite amitié. Avec ce surcroit de princes vrais et faux dont son fils étoit environné de si près, bien leur fâchoit de ne l'être pas aussi. Elle étoit intrigante , et le fut assez pour introduire ses filles à la cour, et en même temps faire en sorte qu'elles ne se trouvassent presque jamais dans les temps où on s'asseyoit, quoiqu'il n'y en eût guère d'autres de faire sa cour à Versailles, où pourtant j'ai été au souper du roi derrière toutes les deux (mais cela étoit extrêmement rare) et bientôt après qu'elles eurent gagné Marly, où le salon et le manger avec le roi mettoit à l'aise sur les tabourets , elles ne s'y trouvèrent plus , mais avec un entregent , une politesse à tout le monde qu'on voyoit toute tendue à obtenir tolérance et silence. L'aînée paraissoit peu , la cadette étoit de tout; elle se fourra chez Mme la princesse de Conti, «ncore plus chez Mme la Duchesse, et tant qu'elle pouvoit par elle et par le jeu, dans les parties de Monseigneur. Sa mère qui savoit se conduire la tenoit souple et mesurée, et fort en arrière avec tout le monde. Quand elle l'eut perdue elle hasarda. A une musique où le roi étoit, à Versailles, Mlle de Melun, qui s'accoutumoit à n'être plus si polie, se trouva la première après la dernière duchesse. Bientôt après il en arriva une autre qui alla pour se placer, et à qui tout fit place , en se baissant comme cela se faisoit toujours. Mlle de Melun ne branla pas , et ne fit que se lever et se rasseoir. C'étoit la première fois que femme ou fille non titrée , même maréchale de France , n'eût pas donné sa place en ces lieux-là aux duchesses et aux princesses étrangères ou en ayant rang. Le roi qui le vit rougit, le montra à Monsieur, et comme il se tournoit de l'autre côté où étoit Mlle de Melun en levant la voix. Monsieur l'interrompit, et le prenant par le genou, se leva et lui demanda tout effrayé ce qu'il alloit faire. « La faire ôter de là , » dit le roi en colère. Monsieur redoubla d'instances pour éviter l'affront , et se donna pour caution que cela n'arriveroit jamais. Le roi eut peine à se contenir le reste de la musique. Tout ce qui y étoit voyoit bien de quoi il étoit question , et la fille

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