A LA TRAPPE
et venant de la Trappe. Il crut que rencontrant ce donné à l'abbaye H sauroit mieux trouver celui à qui cela s'adressoit , et le frère Chanvier s'en chargea fort volontiers et l'apporta chez M. du Channel. La boîte étoit pleine de misères en petits présents; la lettre, nous l'ouvrîmes, et je puis dire que c'est la seule que j'aie jamais ouverte. Comme cet imprudent avoit dit au frère Chanvier que l'une et l'autre étoient de D. Gervaise, nous avions espéré de trouver là toutes ses intrigues qui duroient encore pour le maintenir, et nous fâmesfort attrapés à la boîte. La lettre nous consola; elle étoit tout en chiffres, et de près de quatre grandes pages toutes remplies. Nous ne doutâmes pas alors de trouver là tout ce que nous cherchions. Je portai la lettre à M. de Pontchartrain qui la fit déchiffrer. Le lendemain , quand je retournai chez lui , il se mit à rire : a Vous avez, me dit-il, trouvé la pie au nid; tenez, vous en allez voir des plus belles; » puis ajouta d'un air sérieux : « En vérité, au lieu de rire il faudroit pleurer de voir de quoi les hommes sont capables , et dans de si saintes professions 1 s
Cette lettre entière, qui étoit de D. Gervaise à une religieuse avec qui il avoit été en commerce, et qu'il aimoit toujours et dont aussi il étoit toujours passionnément aimé, étoit un tissu de tout ce qui se peut imaginer d'ordures, et les plus grossières, par leur nom, avec de basses mignardises de moine raffolé, et débordé à faire trembler les plus abandonnés. Leurs plaisirs, leurs regrets, leurs désirs, leurs espérances , tout y étoit au naturel et au plus effréné. Je ne crois pas qu'il se dise tant d'abominations en plusieurs jours dans les plus mauvais lieux. Cela et l'aventure qui causa la démission auroient suffi , ensemble et séparément , pour faire jeter ce malheureux Gervaise dans un cachot pour le reste de ses jours, à qui l'auroit voulu abandonner à la justice intérieure de son ordre. Nous nous en promîmes tous le secret les quatre qui le savions , et ceux à qui il fallut le dire; mais M. de Pontchartrain crut comme nous qu'il falloit déposer le chiffre et le déchiffrement à M. de Paris, pour s'en pouvoir servir si l'aveuglement de cet abandonné et ses intrigues ôtoient toute autre ressource. Je portai donc l'un et l'autre chez M. du Charmel, à qui j'eus la malice de la faire dicter pour en garder un double pour nous. Ce fut une assez plaisante chose à voir que son effroi, ses signes de croix, ses imprécations contre l'auteur à chaque infamie qu'il lisoit, et il y en avoit autant que de mots. II se chargea de déposer les deux pièces à M. de Paris, et je gardai l'autre copte. Heureusement nous n'en eûmes pas besoin. Cela nous mit à la piste de plusieurs choses , par lesquelles nous découvrîmes quelle étoit la religieuse et d'une maison que Mme de Saint-Simon connoissoit entièrement et elle beaucoup aussi. Cet amour étoit ancieo et heureux- Il fut découvert et prouvé , et D. Gervaise sur le point d'être juridiquement mis m pace par les carmes déchaussés , comme il sortoit de prêcher dans le diocèse de Meaux , et en même temps la religieuse tomba malade à la mort , et ne voulut jamais ouïr parler des sacrements qu'elle n'eût vu D. Gervaise. Elle ne les reçut ni ne le vit, et ne mourut point. Dans ce péril , il se vit perdu sans ressource , et n'en trouva que de se Jeter à la Trappe. A ce prix , ses moines délivrés de lui étouffèrent l'af-
402 CHANGEMENT D'aBBÉ A LA TRAPPE. [1698]
faire , et en venant à la Trappe y prendre l'habit il passa chez la religieuse, entra dans la maison et la transporta de joie. Depuis qu'il fut abbé il continua son commerce de lettres, ne pouvant mieux, et ce fut une de celles-là que nous attrapâmes; il en fut fort en peine n'ayant point de nouvelles de son paquet; il fit du bruit, il menaça. Pour le faire taire on lui en apprit le sort tout entier. Cela le contint si bien qu'il n'osa plus en parler, ni guère plus continuer ses intrigues; mais de honte ni d'embarras il en montra peu, mais beaucoup de chagrin.
Les bulles arrivées, j'allai à la Trappe et je ne demandai point à le voir. Cela le fâcha , il en fit ses plaintes à M. de la Trappe qui , par bonté pour un homme qui en méritoit si peu, exigea que je le visse. Je pris un temps qui ne pouvoit être que court. En vérité j'étois plus honteux et plus embarrassé que lui, qui pourtant savoit que j'étois pleinement instruit de ses deux abominations , et qui n'ignoroit pas la part que j'avois eue au maintien de sa démission. Il ne laissa pas d'être empêtré, et toujours hypocrite, fort affecté; il soutint presque toujours seul la conversation , me voulut persuader de sa joie d'être déchargé du fardeau d'abbé, et m'assura qu'il s'alloit occuper dans sa solitude à travailler sur l'Écriture sainte. Avec ces beaux propos, ce n'étoit pas plus son compte que celui de la Trappe d'y demeurer. Il en sortit bientôt après. Il porta la combustion cinq ou six ans durant dans toutes les maisons où on le mit successivement, et enfin les supérieurs trouvèrent plus court de le laisser dans un bénéfice de son frère vivre comme il lui plairoit. Il ne cessa de vouloir retourner à la Trappe, essayer d'y troubler et d'y redevenir abbé , ce qui m'engagea à la fin à obtenir une lettre de cachet qui lui défendit d'en approcher plus près de trente lieues, et de Paris, plus de vingt.
Si ce scandale tians un homme de cette profession est extrême, le saint et prodigieux usage que M. de la Trappe fit de tout ce qu'il en souffrit est encore plus surprenant , et qu'à la Trappe la surface même n'en fut pas agitée et pendant un si long temps. Tout, hors quatre ou cinq personnes , y fut dans l'entière ignorance , et y est demeuré depuis , et la paix n'y fut non plus altérée que le silence et toute la régularité. Ce contraste si effrayant et si complet m'a paru quelque chose de si rare, que j'ai succombé à l'écrire. Après tant de solitude, rentrons maintenant dans le monde.