MÉPRISE DE M. DE LA TRAPPE
la Trappe et de sa maison, qui commençoit à percer, lui avoit attiré une lettre forte du P. de La Chaise de la part du roi ; l'autre, qu'il avoit étourdiment accepté le prieuré de l'Estrée auprès de Dreux , pour y mettre des religieux de la Trappe sans la participation du roi, ce qui d'ailleurs ne pouvoit qu'être nuisible par beaucoup de raisons ; mais la vanité veut toujours s'étendre et faire parler de soi. Le roi l'avoit trouvé très-mauvais , et lui avoit fait mander par le P. de La Chaise de retirer ses religieux, qui y avoit ajouté la mercuriale que ce trait méritoit. A la première, il répondit par une lettre , qu'il tira de l'amour de M. de la Trappe pour la continuation de ses souffrances, telle que D, Gervaise la voulut dicter; à la seconde, par une soumission prompte et par beaucoup de pardons. Ce fut donc en cadence de ces deux lettres, et fort promptement après, qu'arriva la démission que le roi remit au P. de La Chaise. Lui qui ctoit bon homme ne douta point qu'elle ne fût le fruit des deux lettres que coup sur coup il lui avoit écrites, tellement que, séduit par la lettre dictée par D. Gervaise qu'il avoit reçue de M. de la Trappe, il persuada aisément au roi de ne recevoir point la démission, et il le manda à D. Gervaise.
Pendant tout cela , nous allâmes à Compiègne. Je crus à propos de suivre la démission de près. J'allai au P. de La Chaise , qui me conta ce que je viens d'écrire. Je lui dis que pensant bien faire il avoit trèsmal fait, et j'entrai avec lui fort au long en matière. Le P. de La Chaise demeura fort surpris et encore plus indigné de la conduite de D. Gervaise à l'égard de M. de la Trappe, et tout de suite il me proposa d'écrire à M. de la Trappe pour savoir au vrai son sentiment à l'égard de la démission. 11 m'envoya la lettre pour la faire remettre sûrement, dans un lieu où D. Gervaise les ouvroit toutes. Je l'envoyai donc à mon concierge de la Ferté pour la porter lui-même à M. de Saint-Louis, qui la remit en main propre, et ce fut ainsi qu'il en fallut user tant que cette affaire dura. La lettre du P. de La Chaise étoit telle, que M. de la Trappe ne put éluder. Il lui manda qu'il croyoit que D. Gervaise devoit quitter, et que pour obéir à l'autre partie de sa lettre, qui étoit de proposer un sujet au cas qu'il fût d'avis de changer d'abbé , il lui en nomma un. C'étoit un ancien et excellent religieux qu'on appeloit D. Malachie et fort éprouvé dans les emplois de la maison. Je portai cette réponse au P. de La Chaise à notre retour à Versailles. Il la reçut très-bien. Il m'apprit qu'il lui étoit venu une requête signée de tous les religieux de la Trappe qui demandoient D. Gervaise, et il m'assura en même temps qu'il n'y auroit nul égard , parce qu'il savoit bien qu'il n'y avoit point de religieux qui osât refuser sa signature à ces sortes de pièces. Là-dessus nous voilà allés à Fontainebleau.
D. Gervaise avoit mis un prieur à la Trappe de meilleures mœurs que lui , mais d'ailleurs de sa même humeur, et tout à lui. Ce prieur etoit à l'Estrée à retirer les religieux de la Trappe lors de l'aventure de la démission. Il comprit que celle de l'abbé seroit la sienne, et il se trouvoit bien d'être prieur sous lui. Il lui remit donc le courage. C'est ce qui produisit la requête et toute l'adresse qui suivit. Un soir a Fontainebleau que nous attendions le coucher du roi, M. de Troyes m apprit
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avec grande surprise que D. Gervaise y étoit; qu'il avoit tu le matia même le P. de La Chaise, et dit la messe à la chapelle, et que ce voyage lui paroissoit fort extraordinaire et fort suspect. En effet, il avoit su tirer de M. de la Trappe un certificat tel qu'il l'avoit voulu, et accompagné d'un religieux qui lui servoit de secrétaire, étoit venu le présenter au P. de La Chaise, et plaider lui-même contre sa démission, repartit aussitôt après , et changea le P. de La Chaise du blanc au noir. Je ne trouvai plus le même homme : plus de franchise , plus de liberté à parler, en garde sur tout. Je ne pouvois en deviner la cause. Enfin, j'appris par une lettre de du Charmel , et lui par la vanterie de D. Gervaise, qu'il avoit persuadé, que l'esprit de M. delà Trappe étoit tout à fait afioibli; qu'on enabusoit d'autant plus hardiment, qu'ayant la main droite tout ulcérée, il ne pouvoit écrire ni signer; qu'il avoit auprès de lui un séculier, son secrétaire, extrêmement janséniste, qui, de concert avec le Charmel, vouloit faire de la Trappe un petit Port-Royal; et que pour y parvenir il falloit le chasser, parce qu'il étoit entièrement opposé à ce parti; et que de là venoienl toutes les intrigues de sa démission. Quelque grossier que fût un tel panneau, qui ne pouvoit couvrir une démission signée et envoyée par lui-même, le P. de La Chaise y donna en plein, et devint tellement contraire, qu'il fut impossible de le ramener, ni même de se servir utilement de M. de Paris qu'il avoit rendu suspect au roi dans cette affaire. Mais la Providence y sut encore pourvoir : il s'étoit passé depuis dix-huit mois quelque chose d'intime et d'entièrement secret entre M. de la Trappe et moi , et cette chose étoit telle, que j'étois certain de faire tomber tout l'artifice et la calomnie de D. Gervaise , en la disant à M. de Chartres.
Je passai le reste du voyage de Fontainebleau dans l'angoisse de laisser périr la Trappe et consumer M. de la Trappe dans cette fournaise ardente où D. Gervaise le tenoit, ou de manquer au secret. Je ne pouvois m'en consulter à qui que ce fût, et je souffris infiniment avant que de pouvoir me détermmer. Enfin, la pensée me vint que ce secret n'étoit peut-être que pour le salut de la Trappe , et je pris mon parti. J'étois sûr de celui de M. de Chartres , et le roi étoit en ce genre l'homme de son royaume le plus fidèle. Mme de Maiatenon et M. de Cambrai ne laissoient pas M. de Chartres longtemps de suite à Chartres; il vint à Saint-Cyr au retour de la cour à Versailles. A Saint-Cyr, personne ne le voyoit; je lui envoyai demander à l'entretenir, il me donna le lendemain. Je lui racontai toute l'histoire de la Trappe, mais sans parler du motif véritable qui avoit fait donner la démission, qu'en celte extrémité même nous n'avions pas voulu dire au P. de La Chaise-, ensuite je lui dis le secret. Il m'embrassa à plusieurs reprises, il écrivit sur-lechamp à Mme de Mainteuon, et dès qu'il eut sa réponse, une heure après, il s'en alla chez elle trouver le roi à qui il parla : c'étoit un jeudi. Le fruit de cette conversation fut que le lendemain, qui étoit le jour d'audience du P. de La Chaise , où je savois qu'il s'étoit proposé de se faire ordonner de renvoyer la démission , il eut là-dessus une dispute si forte avec le roi , qu'on entendit leur voix de la pièce voisine. Le résultat fut que le P. de La Chaise eut ordre d'écrire à M. de la Trappe,
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comme il avoit déjà fait avant la course de D. Gervaise à Fontainebleau, que le roi vouloit savoir son véritable sentiment par lui-même , si la démission devoit avoir lieu ou être renvoyée, et au premier cas, de proposer un sujet pour être abbé; et, pour être certain de l'état et de l'avis de H. de la Trappe , le valet de chambre du P. de La Chaise en fut le porteur.
Un donné de la Trappe, d'un esprit fort supérieur à son état, qu'on appeioit frère Chanvier, conduisit ce valet de chambre. Ils arrivèrent exprès fort tard , pour trouver tout fermé. Ils couchèrent chez M. de Saint-Louis, et le lendemain, à quatre heures du matin, le valet de chambre fut introduit avec sa lettre. Il demeura quelque temps auprès de M. de la Trappe à l'entretenir, pour s'assurer par lui-même de l'état de son esprit-, il le trouva dans tout son entier, et il n'est pas étrange que ce domestique en sortît charmé. Une heure après, il fut rappelé, et comme M. de la Trappe étoit instruit des soupçons qui avoient surpris le P. de La Chaise, et que ce domestique étoit un homme de sa confiance , il lui lut lui-même sa réponse , et la fit après cacheter en sa présence tout de suite, et la lui donna, tellement que ce valet de chambre partit sans que personne à la Trappe se fût douté qu'il y fût venu. La réponse étoit la même que la précédente : M. de la Trappe étoit d'avis que la démission subsistât, et que le même D. Malachie fût nommé abbé en sa place. Il n'en fallut pas davantage, et D. Gervaise demeura exclu. Hais il avoit si bien su rendre suspect ce D. Malachie , que le P. de La Chaise , quoique revenu de très-bonne foi de son erreur , ne voulut j&mais, sous prétexte qu'il étoit Savoyard, et qu'il ne convenoit pas à l'honneur de la France qu'un étranger fût abbé de la Trappe. M. de la Trappe eut donc ordre de proposer trois sujets. Au lieu de trois il en mit quatre , et toujours ce D. Malachie le premier. On choisit [celui] qui se trouva le premier après lui sur la liste. C'étoit un D. Jacques La Court, qui avoit été longtemps maître des novices, et en d'autres emplois dans la maison. On tint cette nomination secrète , jusqu'à ce que ce même donné de la Trappe dont j'ai parlé eût fait expédier les bulles. Il fut à Rome avec une lettre de crédit la plus indéfinie pour tous les lieux où il avoit à passer, que lui donna M. de Pontchartrain en son nom. Il aimoit fort la Trappe, et particulièrement ce frère, à qui il trouvoit beaucoup de sens et d'esprit. Le cardinal de Bouillon, qui se piquoit d'amitié pour M. de la Trappe, logea ce frère, le mena au pape, qui l'entretint plusieurs fois, et qui le renvoya avec les bulles, entièrement gsatis , et la lettre du monde la plus pleine d'estime et d'amitié pour M. de la Trappe , en considération duquel il s'expliqua qu'il accordoit le gratis encore plus qu'en celle du roi. Au retour b grand-duc voulut voir ce frère , et le renvoya avec des lettres et des présents pour M. de la Trappe , de sa fonderie , qui étoient des remèdes précieux.
Dirois-jeun prodige qui ne peut que confondre? Tandis qu'on attendo:t les bulles, D. Gervaise demeura abbé en plein et incertain de son sort. Ce même donné, avant de partir pour Rome, trouva par hasard un.homme chargé d'un paquet et d'une boite à une adresse singulière