ABBÉ DE FLEURY; SES COMMENCEMENTS
s'écria le marquis , ce peintre s'appeloit INRI, voyez-vous pas son nom sur tous ces tableaux? » On peut imaginer ce qui suivit une si lourde bêtise , et ce que put devenir un si profond ignorant.
On a vu en son temps la disgrâce , puis la mort de Daquin , premier médecin du roi. Il avoit un frère évêque de Fréjus , qui étoit un homme fort extraordinaire. Il demanda à se défaire de son évêché en faveur de son neveu. Tout fut bon au roi pourvu qu'il se démît, et l'abbé Daquin d'ailleurs avoit plu au roi dans l'exercice de son agence du clergé. L'oncle ne fut pas longtemps d'accord avec lui-même , et il vexa tellement et si mal à propos son neveu, qu'il abdiqua ïréjus pour n'avoir point à lutter contre son oncle. Le roi approuva fort ce procédé, et trouva celui du vieil évèque extrêmement mauvais. Séez vint à vaquer tout à propos , et fut donné au neveu , et en même temps l'oncle eut ordre de désemparer de Fréjus et de laisser les lieux libres. Voilà donc Fréjus tout à fait vacant.
L'abbé Fleury languissoit après un évêché depuis longues années , le roi s'étoit butté à ne lui en point donner. Il n'estimoit pas sa conduite, et disoit qu'il étoit trop dissipé, trop dans les bonnes compagnies, et que trop de gens lui parloient pour lui. Il l'avoit souvent refusé. Le P. de La Chaise y avoit échoué , et le roi s'étoit expliqué qu'il ne vouloit plus que personne lui en parlât davantage. Il y avoit quatre ou cinq ans qu'après une longue espérance le pauvre abbé étoit tombé dans cette espèce d'excommunication , et il la comptoit d'autant plus sans ressource qu'il avoit essayé la faveur naissante de M. de Paris qui n'avoit pas mieux réussi que les autres , en sorte que le pauvre garçon ne savoit que devenir. Il étoit sans bien et presque sans bénéfices , il étoit trop petit compagnon pour quitter sa charge par dépit ; et la garder aussi sans espérance, c'étoit le dernier mépris. Son père étoit receveur des décimes du diocèse de Lodève. Il s'étoit fourré parmi les valets du cardinal Bonzi , dont il avoit obtenu la protection du temps de sa faveur à la cour et qu'il pouvoit tout en Languedoc. L'abbé Fleury étoit fort beau et fort bien fait dans sa première jeunesse , et en a conservé les restes toute sa vie. Il plut fort au bon cardinal; il voulut en prendre soin, il le fit chanoine de l'église de Montpellier où il fut ordonné prêtre en 1674 après avoir fait à Paris des études telles quelles dans un grenier de ces petits collèges à bon marché. Le cardinal Bonzi , qui étoit grand aumônier de la reine , se fit une affaire de lui en faire avoir une charge d'aumônier, ce qui parut assez étrange. Sa figure adoucit les esprits; il se trouva discret, doux, liant; il se fit des amies et des amis, et se fourra dans le monde sous la protection du cardinal Bonzi. La reine mourut, et le cardinal obtint pour lui une charge d'aumônier du roi. On en cria beaucoup, mais on s'accoutume à tout. Fleury respectueux et d'un esprit et d'une humeur qui avoit su plaire , d'une figure qui plaisoit peut-être encore plus, d'une modestie, d'une circonspection, d'une profession qui rassuroit, gagna toujours du terrain , et il eut la fortune et l'entregent d'être d'abord souffert , puis admis , dans les meilleures compagnies de la cour , et de se faire des prolecteurs ou des amis illustres des personnages principaux en hommes