‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 350 sur 374 · DUCHÉ-PAIRIE DE BRISSAC · texte numérisé non relu

DUCHÉ-PAIRIE DE BRISSAC

vu à Paris, sur la prétention de Cossé, dont on ne doQtoit pas; qn'ila étoient fort résolus à s'y opposer , et l'avoient prié de m'en parler de leur part. Le duc de Grammont s'étoit aussi chargé de m'en parler , et à plusieurs autres. Il s'étendit sur l'avantage de gagner un rang d'ancienneté, et de diminuer le nombre des ducs. Je lui répondis que j'étois surpris que lui , qui étoit plus instruit que ceux dont il me parloit , eût pu se laisser prendre à leurs raisons ; qu'il étoit à la vérité fort à désirer que les rangs d'ancienneté parmi les ducs ne fussent pas troublés par des chimères et des prétentions qui n'avoient que du crédit , comme celle de M. de Luxembourg et plusieurs autres; et qu'il plût au roi de ne plus prodiguer si facilement cette dignité; mais que de chercher à l'éteindre sur un issu de mâle en mâle d'un duc , c'étoit l'éteindre un jour sur nous-mêmes, puisqu'il n'y avoit aucun de nous à qui cela ne pût arriver dans sa maison en plusieurs façons ; que je croyois , au contraire, qu'il étoit d'un intérêt très-principal de conserver le plus longuement qu'il étoit possible les ditchés dans les maisons où elles étoient, et pour l'honneur de la dignité et pour l'intérêt des maisons, quand c'étoit une succession de mâle en mâle , et non pas des extensions chimériques , par des femelles ou par des parentés masculines qui ne sortoient point de celui en faveur duquel le duché étoit érigé ; que le cas de Cossé étoit simple, que son père étoit fils putné et frère putné des ducs de Brissac , et lui cousin germain de celui qui venoit de mourir , par conséquent en tout droit et raison de l'être , et nous en tout intérêt de l'y aider; qu'à l'égard du rang, je ne pouvois m'empêcher de lui dire que c'étoit une raison misérable, et que, autant qu'il étoit insupportable de céder à des chimères, ou à des entreprises, ou à des nouveautés , autant étoit-il agréable de suivre une règle honorable entre nous de précéder ses cadets, et de n'avoir aucune peine à avoir des anciens et à leur céder partout. M. de Rohan n'étoit pas à un mot, ni aisé à persuader. Après avoir écouté ses répliques , et qu'il eut tu que je ne me rendois point, il me dit d'un ton plus haut, que lui et ces messieurs auroient beaucoup de déplaisir si je ne voulois pas être des leurs ; mais que leur résolution étoit prise d'intervenir contre Cossé , et de demander que le duché-pairie de Brissac fût déclaré éteint. A ce mot je le pris par le bras, et lui répondis que, si lui et ces messieurs tenoient bon, nous verrions donc un schisme, parce que j'avois parole de MM. de La Trémoille, de Chevreuse, de La Rochefoucauld, de Beauvilliers et de plusieurs autres , de prendre , si le cas y échéoit , fait et cause pour Cossé; et qu'on verroit alors qui auroit plus de raison et meilleure grâce , de ceux qui soutiendroient la conservation de la dignité au descendant si proche et de mâle en mâle de celui pour qui elle avoit été érigée , ou de ceux qui en voudroient porter l'éteignoir sur lui , et en donner l'exemple pour leur postérité à eux-mêmes. M. de Rohan fut bien étonné à ce propos; j'en profite^, et lui proposai d'en parler à ceux que je lui venois de nommer qui étoient à Versailles, et qu'il trouveroit si aisément sous sa main. Le roi vint se déshabiller et finit notre conversation. Elle fut efficace.

Je la rendis le lendemain à ceux que j'avois gagnés , qui me promirent

Page 1