‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 364 sur 374 · CHEVALIER DE COISLIN · texte numérisé non relu

CHEVALIER DE COISLIN

pauvre, mais à qui son frère le cardinal n'avoit jamais laissé manquer de rien, et un homme fort extraordinaire, fort atrabilaire et fort incommode. Il ne sortoit presque jamais de Versailles , sans jamais voir le roi, et avec tant d'affectation que je l'ai vu, moi et bien d'autres, se trouver par hasard sur le passage du roi, gagner au pied d'un autre côté. 11 avoit quitté le service maltraité par M. de Louvois, ainsi que son frère , à cause de M. de Turenne , à qui il s'étoit attaché , et qui l'aimoit. Il ne l'avoitde sa vie pardonné au ministre ni au maître, qui souffroit celte folie par considération pour ses frères. Il logeoit au château dans l'appartement du cardinal, et mangeoit chez lui où il y avoit toujours fort bonne compagnie. Si quelqu'un lui déplaisoit, il se faisoit porter un morceau dans sa chambre, et si, étant à table, il survenoit quelqu'un qu'il n'aimoit point, il jetoit sa serviette et s'en alloil bouder ou achever de dîner tout seul. On n'étoit pas toujours à l'abri de ses sorties, et la maison de son frère fut bien plus librement fréquentée iprès sa mort, quoique presque tout ce qui y alloit fût fait à ses maaières, qui mettoient souvent ses frères au désespoir, surtout le cardilal, qu'il tyrannisoit.

Un trait de lui le peindra tout d'un coup. 11 étoit embarqué avec ses 'rères , et je ne sais plus quel quatrième , à un voyage du roi , car il le iuivoit toujours sans le voir, pour être avec ses frères et ses amis. Le lue de Coislin étoit d'une politesse outrée, et tellement quelquefois [u'on en étoit désolé. Il complimentoit donc sans fin les gens chez qui l se trouvoit logé dans le voyage , et le chevalier de Coislin ne sortoit )oint d'impatience contre lui. Il se trouva une bourgeoise d'esprit, de ton maintien et jolie, chez qui on les marqua. Grandes civilités le soir, t le matin encore davantage. M. d'Orléans, qui n'étoit pas lors cariinal, pressoit son frère de partir, le chevalier tempêtoit, le duc de '.oislin complimentoit toujours. Le chevalier de Coislin qui connoissoit : on frère, et qui comptoit que ce ne seroit pas sitôt fait, voulut se

> épiquer et se vengea bien. Quand ils eurent fait trois ou quatre lieues, ; i voilà à parler de la belle hôtesse et de tous les compliments, puis, ! 3 prenant à rire, il dit à la carrossée que, malgré toutes les civilités 1 ins fin de son frère , il avoit lieu de croire qu'elle n'auroit pas été long- 1 imps fort contente do lui. Voilà le duc de Coislin en inquiétude , qui 1 e peut imaginer pourquoi , et qui questionne son frère : « Le voulez-

> 3U3 savoir? lui dit brusquement le chevalier de Coislin, c'est que, ] juàsé à bout de vos compliments, je suis monté dans la chambre où ^ )us avez couché , j'y ai poussé une grosse selle tout au beau milieu ï ir le plancher, et la belle hôtesse ne doute pas à l'heure qu'il est que c ! présent ne lui ait été laissé par vous avec toutes vos belles polit sses. » Voilà les deux autres à rire de bon cœur, et le duc de Coislin { i furie qui veut prendre le cheval d'un de ses gens, et retourner à la c luchée déceler le vilain, et se distiller en honte et en excuses. Il \ euvoit fort, et ils eurent toutes les peines du monde à l'en empêcher, c bien plus encore à les raccommoder. Ils le contèrent le soir à leurs a nis , et ce fut une des bonnes aventures du voyage. A qui les a connus

i n'y a peut-être rien de si plaisant.

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