‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 365 sur 374 · M MONSEIGNEUR DES SECRÉTAIRES D'ÉTAT · texte numérisé non relu

M MONSEIGNEUR DES SECRÉTAIRES D'ÉTAT

Le bonhomme La Feuillée, lieutenant général, grand-croix de Saint- Louis et gouverneur de Dôle, etc., qu'on a vu ci-devant le mentor de Monseigneur en Flandre , mourut bientôt après dans une grande estime de probité , de valeur et de capacité à la guerre.

M. de Monaco partit dans ces temps-ci pour Rome. Il avoit accepté l'ambassade étant à Monaco, d'où il étoit venu recevoir ses ordres et ses instructions. On a vu ci-devant qu'il avoit obtenu le rang de prince étranger au mariage de son fils, en 1688 , avec une fille de M. le Grand, chose à quoi ses pères n'avoient jamais pensé , et qu'il fut le dernier jour de la même année chevalier de l'ordre en son rang d'ancienneté parmi les ducs. Il prétendit que M. de Torcy, avec qui il alloit avoir un commerce de lettres nécessaire et continuel, lui écrivît monseigneur comme les secrétaires d'Ëtat l'écrivent aux Lorrains et aux Bouillon, et il l'obtint tout de suite. Quand le roi en parla à Torcy, il fut bien étonné et se récria fort. Il s'appuya principalement sur ce que MM. do Rohan , dont le rang de prince étranger est antérieur à celui de Monaco, n'avoient point ce traitement des secrétaires d'État, et frappa si bien le roi par cette distinction, qu'il a constamment refusée à Mme de Soubise, qu'ill'emporta. A son tour, M. de Monaco fut bien surpris lorsque le roi lui dit que M. de Torcy lui avoit allégué des raisons si fortes, qu'il n'avoit pu s'empêcher de s'y rendre. M. de Monaco insista sur le dégoût et de la chose et du changement, mais le roi tint ferme et le pria de n'y plus songer. M. de Monaco outré partit brouillé avec Torcy, et l'effet de cette brouillerie se répandit sur toute son ambassade, au détriment des affaires qui en souffrirent beaucoup.

Arrivé à Rome, il se mit à prétendre l'Âltesse, ce qu'aucun de ses pères n'avoit imaginé. On a vu , à propos du cordon bleu donné à Vaïni , que le cardinal de Bouillon y eut la même prétention , et ne put jamais la faire réussir. Il traversa celle de M. de Monaco et n'y eut pas grande peine. Personne ne voulut tâter de cette nouveauté, et lui qui n'en voulut pas démordre passa le reste de sa vie dans une grande solitude i Rome , ce qui gâta encore beaucoup les affaires dont il étoit chargé , et brouillé de plus avec le cardinal de Bouillon ; et voilà le fruit des chimères et de leurs concessions !

Pour venir au fond de la prétention sur les secrétaires d'État, il n'est pas douteux qu'ils écrivoient monseigneur à tous les ducs. J'ai encore , par le plus grand hasard du monde , trois lettres à mon père , lors à Blaye , de M. Colbert. Par la matière , quoique peu importante , et mieux encore parles dates, on voit qu'il écrivit la première n'étant encore que contrôleur général, mais en chef, après la disgrâce de M. Fouquet, et que lorsqu'il écrivit les deux autres, il étoit contrôleur général, secrétaire d'État ayant le département de la marine et ministre d'État. Je ne sais comment elles se sont conservées , mais toutes trois et dedans et dessus traitent mon père de monseigneur. M. de Louvois est celui qui changea ce style , et qui persuada au roi qu'il y étoit intéressé , parce que ses secrétaires d'État parloient en son nom et donnoient ses ordres. Il parloit sans contradicteur à un roi jaloux de son autorité, qui n'aimoit de grandeur que la sienne , et qui ne se donnoit pas le temps ,

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ni moins encore la peine de la réflexion sur ce sophisme. M. de Louvois étoit craint, chacun avoit besoin de lui, le» ducs n'ont jamais eu coutume de se soutenir. Il écrivit monsieur à un, puis à un autre, après à un troisième; on le souffrit, après, cela fit exemple, et le monteigneur fut perdu. M. Colbert ensuite l'imita. Il n'y avoit pas plus de raison de s'offenser de l'un que de l'autre. On avoit aussi souvent besoin de lui que de M. de Louvois , et cela s'établit. La mime raison combattit pour les deux autres secrétaires d'Ëtat qui, bien que moins accrédités, étoient secrétaires d'État comme les deux premiers, et soutenus d'eux en ce style , et la chose fut finie. M. de Turenne alors en grande splendeur, et brouillé avec M. de Louvois, mit tout son crédit à se faire conserver le monseigneur que les secrétaires d'Ëtat lui avoient donné , et à son frère , depuis leur rang de prince étranger , obtenu par l'échange de Sedan et par la faveur du cardinal Mazarin qui se jeta entre leurs bras. Cette continuation du même style à un homme aussi principal dans l'État devint une grande distinction pour sa maison, qu'il eut grand soin d'y faire comprendre. Cette planche fit à plus forte raison le plain-pied de la maison de Lorraine. Celle de Rohan n'étoit alors qu'au passage, et n'osa, par conséquent, ni se parangonner aux deux autres, ni se mettre à dos des ministres aussi accrédités , et depuis n'a pu les réduire à changer leur style avec elle. La facilité avec laquelle M. de Louvois fit ce grand pas lui ouvrit une plus vaste carrière. Bientôt après il exigea tant qu'il put d'être traité de monseigneur par ceux qui lui écrivoient. Le subalterne subit aisément ce joug nouveau. Quand il y eut accoutumé le commun, il haussa peu à peu , et à la fin il le prétendit de tout ce qui n'étoit point titré. Une entreprise si nouvelle et si étrange causa une grande rumeur; il l'avoit prévu , et y avoit préparé le roi par la même adresse qui lui avoit réussi à l'égard des ducs. Il se contenta d'abord de mortifier ceux qui résistèrent, et bientôt après il fit ordonner par le roi que personne non titré ne lui écriroit plus que monseigneur. Quantité de gens distingués en quittèrent le service , et ont été poursuivis dans tout ce qu'ils ont pu avoir d'affaires jusqu'à leur mort. La même chose qui étoit arrivée sur le mofiseigneur aux ducs des autres secrétaires d'État leur réussit de même à tous quatre pour se le faire donner comme M. de Louvois ; et le rare est que ni lui ni les trois autres ne l'ont jamais prétendu ni eu de pas un homme de robe. Ils poussèrent après jusqu'à l'inégalité de la [suscription") avec tout ce qui n'est point titré , et même avec les évoques , archevêques , excepté les pairs ecclésiastiques, et tout leur a fait joug.

Une autre dispute fit en ce même temps quelque bruit. M. d'Autun , président né des états de Bourgogne , disputoit depuis quelque temps à l'abbé de Cîteaux d'avoir un fauteuil dans cette assemblée. Cet honneur, selon lui, n'étoit dû dans le clergé qu'aux évêques et non pas à un moine, quoique chef d'un grand ordre. M. de CUeauz, à qui cela s'adressoit, alléguoit la dignité de son abbaye, dont l'autorité s'étendoit dans tout le monde catholique , et son ancienne possession , que M. d'Autun traitoit de vieil abus. Il y eut sur cela force factums de part et d'autre. L'abbé de Cîteaux se trouYoit lors une fort bonne tête et fort

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