‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 43 sur 374 · SES DONATIONS LIBRES ET FORCÉES · texte numérisé non relu

SES DONATIONS LIBRES ET FORCÉES

Ce ne fut pas pour longtemps ; il s'échappa plus d'une fois avec le roi, plus souvent encore avec la maîtresse, et donna beau jeu au ministre pour le perdre. Il vint à bout de le faire arrêter et conduire àPignerol, où il fut extrêmement maltraité par ses ordres et y demeura dix ans. L'amour de Mademoiselle ne se refroidit point par l'absence. On sut en profiter pour faire un-grand établissement à M. du Maine , à ses dépens et à ceux de M. de Lauzun qui en acheta sa liberté. Eu, Aumale, Dombes et d'autres terres encore furent données à M. du Maine , au grand regret de Mademoiselle. Et ce fut sous ce prétexte de reconnoissance que , pour élever de plus en plus les bâtards , le roi leur fit prendr» la livrée de Mademoiselle, qui étoit celle de M. Gaston. Cet héritier forcé lui fut toujours fort peu agréable , et elle, étoit toujours sur la défensive pour le reste de ses biens que le roi lui vouloit arracher pour cafils bien-aimé.

Les aventures incroyables de M. de Lauzun , qui avoit sauvé la reine d'Angleterre et le prince de Galles, l'avoient ramené à la cour. Il s'étoit brouillé avec Mademoiselle toujours jalouse de lui , qui . même à la mort, ne le voulut pas voir. 11 avoit conservé Thiers et Saint-Fargeau de ses dons. Il laissoit toujours entendre qu'il avoit épousé Mademoiselle, et il parut devant le roi en grand manteau, qui le trouva fort mauvais. Après son deuil il ne voulut pas reprendre sa livrée et s'en fit une d'un brun presque noir, avec des galons bleus et blancs, pour conserver toujours la tristesse de la perte de Mademoiselle, dont il avoit des portraits partout.

Cette princesse donna à Monseigneur sa belle maison de Choisy. qui fut ravi d'en avoir une de plaisance où il pût aller seul quelquefois avec qui il voudroit: vingt-deux mille livres à Mlles de Bréval et du Cambout, ses filles d honneur; et des legs pieux et d'autres à ses domestiques qui répondirent peu à ces richesses.

Tous les Mémoires de guerres civiles et les siens propres l'ont trop fait connoître pour qu'il soit nécessaire d'y rien ajouter ici. Le roi ne lui avoit jamais bien pardonné la journée de Saint-Antoine , et je l'ai ouï lui reprocher une fois, à son souper, en plaisantant, mais un peu fortement, d'avoir fait tirer le canon de la Bastille sur ses troupes. Elle fut un peu embarrassée , mais elle ne s'en tira pas trop mal.

Sa pompe funèbre se fit en entier, et son corps fut gardé plusieurs jours, alternativement par deux heures, par une duchesse ou une princesse et par deux dames de qualité toutes en mantes, averties, de la part du roi , par le grand maître des cérémonies ; à la différence des filles de France qui en ont le double ainsi que d'évêques, en rochet et camail , et des princesses du sang qui ne sont gardées que par leurs domestiques. La comtesse de Soissons refusa d'y aller; le roi se fâcha, la menaça de la chasser et la fit obéir.

Il y arriva une aventure fort ridicule. Au milieu de la journée et toute la cérémonie présente , l'urne , qui étoit sur une crédence et qui contenoit les entrailles, se fracassa avec un bruit épouvantable et une puanteur subite et intolérable. A l'instant voilà les dames les unes pâmées d'effroi, les autres en fuite. Les hérauts d'armes, les feuillants qui psal-

modioient, s'étoufToient aux portes avec la foule qui gagnoit au pied. La confusion fut extrême. La plupart gagnèrent le jardin et les cours. C'étoient les entrailles mal embaumées qui , par leur fermentation , avoient causé ce fracas. Tout fut parfumé et rétabli , et celte frayeur servit de risée. Ces entrailles furent portées aux Célestins , le cœur au Val-de- Grâce , et le corps conduit à Saint-Denis par la duchesse de Chartres , suivie de la duchesse de La Ferté , de la princesse d'Harcourt et de dames de qualité; celles de Mme la duchesse d'Orléans suivoient dans le carrosse de cette princesse. Les cours assistèrent au service à Saint- Deuis quelques jours après, où l'archevêque d'Alby officia. L'abbé Anselme , grand prédicateur . fit l'oraison funèbre. Mademoiselle , fille de Monsieur, suivie de la duchesse de Veutadour et de la princesse de Turenne, sa fille, avoit conduit le cœur : toutes distinctions au dessus des princesses du sang , par ce rang de petite-fille de France , que mon père lui fit donner par le feu roi , étant lors seule de la famille royale.

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