‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 45 sur 374 · MORT DE MON PÈRE · texte numérisé non relu

MORT DE MON PÈRE

de la cavalerie; ce qui exclut le comte d'Auvergne de servir, qui en étoit colonel général.

Il fut nouveau de voir des maréchaux de France obéir à d'autres. L'inconvénient du commandement. égal tour à tour avoit été souvent funeste. C'est ce qui donna Heu à la faveur de M. de Turenne. jointe à sa grande réputation , de renouveler pour lui la charge de maréchal général des camps et armées de France , pour le faire commander aux maréchaux de France, et qui encore ne s'y soumirent qu'après l'exil de MM. de Bellefonds, Humières et Créqui, et c'est depuis cette époque de charge, que M. de Turenne, confondant avec art son nouvel état avec son rang de prince , 6ta les bâtons de ses armes et ne voulut plus être appelé que le vicomte de Turenne. Enfin le roi régla, pour l'utilité de son service, que les maréchaux de France s'obéiroient les uns aux autres par ancienneté , tellement que ces maréchaux en second n'étoient proprement à l'armée que des lieutenants généraux qui n^ rouloient point avec les autres et qui les commandoient, qui ne pienoient point jour et qui avoient les mêmes honneurs militaires que le général de l'armée, mais qui prenoient l'ordre de lui et ne se mêloient de rien que sous ses ordres et par ses ordres , et du<|uel ils étoient même fort rarement consultés, et point du tout du secret de la campagne.

Ce môme jour, 3 mai, sur les dix heures du soir, j'eus le malheur de perdre mon père. Il avoit quatre-vingt-sept ans, et ne s'étoil Jamais bien rétabli d'une grande maladie qu'il avoit eue à Blaye, il y avoit deux ans. Depuis trois semaines il avoit un peu de goutte. Ma mère, qui le voyoit avancer en âge, lui proposa des arrangements domestiques qu'il fit en bon père, et elle songeoit à le faire démettre en ma faveur de sa dignité de duc et pair. Il avoit dîné avec de ses amis comme il avoit toujours compagnie. Sur le soir il se remit au lit sans aucun mal ni accident, et pendant qu'on l'entretenoit , il poussa tout i coup trois violent» soupirs tout de suite. Il étoit mort qu'à peine s'écrioit-on qu'il se trouvoit mal : il n'y avoit plus d'huile à la lampe.

J'en appris la triste nouvelle en revenant du coucher du roi . qui se purgeoit le lendemain. La nuit fut donnée aux justes sentiments de la nature. Le lendemain j'allai de bon matin trouver Bontems. puis le duc de Beauvilliers qui étoit en année ' et dont le père avoit été ami du mien. M. de Beauvilliers me témoignoit mille bontés chez les princes dont il étoit gouverneur, et me promit de demander au roi les gouvernements de mon père en ouvrant son rideau. Il les obtint sur-le-champ. Bontems, fort attaché k mon père, accourut me le dire à la tribune où j'attendois;puis M. de Beauvilliers lui-même, qui me dit de me trouver à trois heures dans la galerie où il me feroit appeler et entrer par les cabinets, à l'issue du dîner du roi.

Je trouvai la foule écoulée de sa chambre. Dès que Monsieur, qui étoit debout au chevet du lit du roi, m'aperçut : « Ah ! voilà, dit-il tout haut, M. le duc de Saint-Simon. » J'approchai du lit et fis mon

4. Le duc de Beauvilliers était un des quatre premiers gcntilshommos de la chambre du roi ; ce» gentilshommes servaient par année i tour de rôle.

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