‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 46 sur 374 · LE ROI ME DONNE SON GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

LE ROI ME DONNE SON GOUVERNEMENT

remercîment par une profonde révérence. Le roi me demanda fort comment ce malheur étoit arrivé, avec beaucoup de bonté pour mon père et pour moi : il savoit assaisonner ses grâces. Il me parla des sacrements que mon père n'avoit pu recevoir; je lui dis qu'il y avoit fort peu qu'il avoit fait une retraite de plusieurs jours à Saint-Lazare où il avoit son confesseur, et où il avoit fait ses dévolions, et un mot de la piété de sa vie. Le colloque dura assez longtemps , et finit par des exhortations à continuer d'être sage et à bien faire , et qu'il auroit soin de moi.

Lors de la maladie de mon père à Blaye, plusieurs personnes demandèrent au roi le gouvernement de Blaye , d'Aubigné entre autres , frère de Mme de Maintenon , à qui il répondit plus brusquement qu'il n'avoit accoutumé : « Est-ce qu'il n'a pas un fils ?» En efl"et , le roi , qui s'étoit fermé à n'accorder plus de survivances, s'étoit toujours fait entendre à mon père qu'il me destinoit son gouvernement. M. le Prince muguetoit fort celui de Senlis qu'avoit mon oncle; il l'avoit demandé à sa mort. Le roi le donna à mon père, et je l'eus en même temps que celui de Blaye.

Tout ce qui avoisinoit Chantilly étoit envié par M. le Prince. Il embla ' à mon oncle la capitainerie des chasses de Senlis et d'Hallustre en vrai Scapin. Mon oncle, aîné de huit ans de mon père, avoit eu ce gouvernement et cette capitainerie de son père, qui étoit depuis longtemps dans la maison, et depuis des siècles avec peu d'intervalles. Son grand âge et un tremblement universel qui n'attaqua jamais sa tête ni sa santé l'avoient retiré depuis bien des années du monde. Il passoit les hivers à Paria où il en voyoit fort peu, et sept ou huit mois à sa campagne tout auprès de Senlis. Sa femme, dont il n'avoit point d'enfants, étoit aussi vieille que lui. Elle étoit sœur du père du duc d'Uzès , et avoit épousé en premières noces le marquis de Portes , de la maison de Budos , chevalier de l'ordre ainsi que mon oncle, et vice-amiral de France, tué au siège de Privas. Il étoit frère de la connétable de Montmorency, mère de Mme la Princesse, grand'mère de M. le Prince et du dernier duc de Montmorency, décapité à Toulouse. M. le Prince l'appeloit toujours sa tante , et les alloit voir assez souvent de Chantilly.

Un beau jour il fut leur conter dans leur retraite que le roi , importuné des plaintes de ceux qui se trouvoient enclavés dans les capitaineries royales, alloit rendre un édit pour les supprimer toutes, à l'exception de celles de ses maisons qu'il habitoit et des bois et plaines qui environnoient Paris ; que les leurs alloient donc être supprimées ; que cependant il espéroit cette considération du roi que si elles étoient entre ses mains il les lui conserveroit ; qu'eux-mêmes y trouveroient doublement leur compte , parce que les capitaineries étant conservées , ils en demeureroient toujours les maîtres comme lui-même, pour leurs gens, leur table et leurs amis, et qu'il leur donneroit volontiers deux ou trois cents pistoles pour cette complaisance, quoiqu'il ne fût pas sûr de faire changer le roi là-dessus en sa faveur. Les bonnes gens le crurent, pestèrent contre l'édit, donnèrent la démission à M. le Prince, qui laissa deux cents pistoles en partant , et se moqua d'eux. Tout le pays , qui

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