‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 48 sur 374 · BONTÉ ET PRÉVOYANCE DE LOUIS XHI · texte numérisé non relu

BONTÉ ET PRÉVOYANCE DE LOUIS XHI

Mon père deTint tout i fait favori sans autre protection que la bonté «eule du roi , et ne compta jamais avec aucun ministre , pas même avec le cardinal de Richelieu, et c'étoit un de ses mérites auprès de Louis XIII. Il m'a conté qu'avant de l'élever, et en ayant envie, il s'étoit fait sourdement extrêmement informer de son personnel et de sa naissance, car il n'avoit pas été instruit à les connoître, pour voir si cette base étoit digne de porter une fortune , et de ne retomber pas une autre fois. Ce furent ses propres termes à mon père à qui il le raconta depuis, attrapé comme il l'avoit été à M. de Luynes. Il aimoit les gens de qualité, cherchoit à les connoltre et à les distinguer; aussi en a-t-ou fait le proverbe des trois places et des trois statues de Paris : Henri IV avec son peuple sur le pont Neuf; Louis XIII avec les gens de qualité à la place Royale, qui de son temps étoit le beau quartier; et Louis XIV avec les roaltôtiers dans la place des Victoires. Celle de Vendôme , faite longtemps depuis , ne lui a guère donné meilleure compagnie.

A la mort de M. de Luxembourg, frère du connétable de Luynes, le roi donna le choix à mon père de sa vacance. 11 avoit les chevau-légers de la garde et le gouvernement de Blaye. Mon père le supplia d'en récompenser des seigneurs qui le méritoient plus que lui déjà comblé de ses bienfaits. Le roi et lui insistèrent dans cette singulière dispute; puis, se fâchant, lui dit que ce n'étoit pas à lui ni à personne à refuser ses grâces; qu'il lui donnoit vingt-quatre heures pour choisir, et qu'il lui ordonnoit de lui dire le lendemain matin le choix qu'il auroit fait. Le matin venu , le roi le lui demanda avec empressement. Mon père lui répondit que , puisque absolument il lui voujoit donner une des deux vacances, il croyoit ne pouvoir rien faire de plus avantageux pour lui que de le laisser choisir lui-même. Le roi prit un air serein et le loua; puis lui dit que les chevau-légers étoient brillants, mais que Blaye étoit solide, une place qui bridoit la Guyenne et la Saintonge, et qui, dans des troubles faisoit fort compter avec elle ; qu'on ne savoit ce qui pouvoit arriver; que s'il venoit après lui une guerre civile, les chevaulégers n'étoient rien, et que Blaye le rendroit considérable, raison qui le déterminoit à lui conseiller de préférer cet établissement. C'est ainsi que mon père a eu ce gouvernement , et que les suites ont fait voir combien Louis XIII avoit pensé juste et quelle étoit sa 'bonté , non par ce que mon père en retira, mais par tout ce qu'il méprisa, et par la fidélité et l'importance du service dont il s'illustra.

Lorsque M. Gaston revint de Bruxelles, par ce traité tenu si secret que sa présence subite à la cour l'apprit aux plus clairvoyants, le roi l'avoit confié à mon père. Il lui dit en même temps qu'il avoit résolu de le faire un jour duc et pair, que sa jeunesse l'auroit encore retenu, mais qu'ayant promis à Monsieur de faire Puylaurens , il ne pouvoit se résoudre à le faire sans lui. Ce bon maître ajouta qu'il y avoit une condition qui lui sembleroit dure, c'étoit de faire Puylaurens le premier, s'il en faisoit encore à cette occasion. En effet , mon père s'en trouva si choqué, qu'il balança vingt-quatre heures comme si , n'étant pas duc , Puylaurens duc n'eût pas été bien plus au-dessus de lui que simplement son ancien. Enfin il accepta , et le fut seul quinze jours après lui. Il

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