ORIGINE DE LA FORTUNE DE MON PÈRE
vivoiten paix et sans inquiétude dans cette capitainerie, fut outré de douleur. Elle devint une tyrannie entre les mains de M. le Prince, qui retendit encore tant qu'il put; mais il est vrai qu'il laissa ceux qu'il avoit ainsi escamotés les maîtres pour eux et pour leurs domestiques le reste de leur vie.
Mon oncle avoit eu le régiment de Navarre ; il étoit lieutenant général , et avoit emporté le prix de la bonne mine à sa promotion de l'ordre en 1633. Il mourut en 1G90, le 26 janvier, et sa femme en avril 1(>96. C'étoit un fort grand homme, très-bien fait, de grande mine, plein de sens, de sagesse, de valeur et de probité. Mon père l'avoit toujours fort respecté et suivoit fort ses avis pendant sa faveur. La marquise de Saint- Simon étoit haute, intéressée et méchante, et elle trouva le moyen de faire passer la plupart des biens de mon oncle aux ducs d'Uzès, de faire payer à mon père et à moi une grande partie des dettes , et de laisser les autres insolvables. Sa passion étoit de me marier à Mlle d'Uzès , qui a été la première femme de M. de Barbezieux. Je n'ai pu me refuser ce mot sur mon oncle ; il est bien juste de m'étendre un peu plus sur mon père.
La naissance et les biens" ne vont pas toujours ensemble. Diverses aventures de guerre et de famille avoient ruiné notre branche, et laissé mes derniers pères avec peu de fortune et d'éclat pour leur service militaire. Mon grand-père, qui avoit suivi toutes les guerres de son temps, et toujours passionné royaliste, s'éloit retiré dans ses terres, où son peu d'aisance l'engagea de suivre la mode du temps, et de mettre ses deux aînés pages de Louis XIII, où les gens des plus grands noms se mettoient alors.
Le roi étoit passionné pour la chasse , qui étoit sans meute ' et sans cette abondance de chiens, de piqueurs, de relais, de commodités, que le roi son fils y a apportés , et surtout sans routes dans les forêts. Mon père, qui remarqua l'impatience du roi à relayer, imagina de lui tourner le cheval qu'il lui présentoit, la tète à la croupe de celui qu'il i^uittoit. Par ce moyen, le roi, qui étoit dispos, sautoit de l'un sur l'autre sans mettre pied à terre, et cela étoit fait en un moment. Cela lui plut, il demanda toujours ce même page à son relais; il s'en informa, et peu à peu il le prit en affection. Baradas, premier écuyer, s'étant rendu insupportable au roi par ses hauteurs et ses humeurs arrogantes avec lui, il le chassa, et donna sa charge à mon père. Il eut après celle de premier gentilhomme de la chambre du roi à la mort de Blainville, qui étoit chevalier de l'ordre, et avoit été ambassadeur en Angleterre. Il étoit du nom de Warigniés, qui est bon, mais éteint en Normandie , n'avoit point été marié , et étoit frère aîné du père de la comtesse de Saint-Géran , qui a été dame du palais de la reine , et qui a tant figuré dans le monde , femme de ce comte de Saint-Géran , chevalier de l'ordre , de qui l'état fut tant et si longtemps disputé par un procès également étrange et curieux.
t . Les précédenlg éditeurs ont mis ici le mot suite,- il est impossible d« lire autre chose que meute ou route. Ce dernier mot se trouvant plus bas dani la môme phrase, meute a paru prérérabie.