‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 64 sur 374 · COMBAT DE MON PÈRE · texte numérisé non relu

COMBAT DE MON PÈRE

M. le Prince la leur rendit comme à des gens qui n'ont plus rien à démêler. Cette affaire leurétoit demeurée sur le cœur, et bien plus encore à Vardes qui, après avoir laissé écouler quelque temps, convint avec mon père de se battre à la porte Saint-Honoré , sur le midi , lieu alors fort désert , et que , pour que ce combat parût une rencontre et par l'heure et par tout le reste, le carrosse de M. de Vardes couperoit celui de mon père , et que les maîtres , prenant la querelle des cochers , mettroient pied à terre avec chacun un second et se battroient là tout de suite. C'étoit pendant la régence, et en des âges fort inégaux. Le matin, mon père alla voir M. le Prince et plusieurs des premiers magistrats de ses amis, et finit par le Palais-Royai faire sa cour à la reine. Il affecta d'en sortir avec le maréchal de Grammont , et d'aller avec lui faire des visites.au Marais. Comme ils descendoient ensemble le degré, mon père feignit d'avoir oublié quelque chose en haut , s'excuse et remonte, puis redescend, trouve La Roque Saint-Chamarant, très-brave gentilhomme qui lui étoit fort attaché et qui commandait son régiment de cavalerie, qui lui devoit servir de second, monte avec lui en carrosse, et s'en vont à la porte Saint-Honoré. Vardes , qui attendoit au coin d'une rue , joint le carrosse de mon père , le frôle , le coupe ; coups de fouet de son cocher et riposte de celui de mon père-, têtes aux portières; ils arrêtent, et pied à terre. Ils mettent l'épée à la main. Le bonheur en voulut à mon père-, Vardes tomba et fut désarmé. Mon père lui voulut faire demander la vie; il ne le voulut pas. Mon père lui dit qu'au moins il le balafreroit ; Vardes l'assura qu'il étoit trop généreux pour le faire, mais qu'il se confessoit vaincu. Alors mon père le releva et alla séparer les seconds. Le carrosse de mon père se trouvant par hasard le plus proche , Vardes parut pressé d'y monter. Mon père et La Roque Saint-Chamarant y montèrent avec lui , et le remenèrent chez lui. Il se trouva mal en chemin, et blessé au bras. Ils se séparèrent civilement en braves gens, et mon père s'en alla chez lui.

Mme de Châtillon , depuis de Meckelbourg ' , logeoit dans une des dernières maisons , près de la porte Saint-Honoré, qui, au bruit des carrosses et des cochers , mit la tête à la fenêtre et vit froidement tout le combat. Il ne tarda pas à faire grand bruit. La reine. Monsieur, M. le Prince et tout ce qu'il y avoit de plus distingué , envoyèrent chez mon père , qui , peu après , alla au Palais-Royal et trouva la reine au cercle : on peut croire qu'il y essuya bien des questions et que ses réponses étoient bien préparées. Pendant qu'il recevoit tous ces comjtliments , Vardes avoit été conduit à la Bastille , par ordre de la reine , «t y fut dix ou douze jours. Mon père ne cessa de paroître à la cour et partout, et d'être bien reçu partout. Telle fut la fin de cette affaire qui ne passa jamais que pour ce qu'elle parut, et Vardes pour l'agresseur. Il eut un grand chagrin de son triste succès, et un dépit amer de la Bastille.

4. Élisabelh-Angélique de Monlmorency-Boutcville, sœur du maréchal do Luxembourg, avait épousé en premières noces Gaspard de Coligny, duc de Chftlillon, et en secondes noces Chrisliaa-Louis , duc de Mccklenbourg. On disait au xvu* siècle Meckelbourg.

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