‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 65 sur 374 · CONTRE LE MARQUIS DE VARDES · texte numérisé non relu

CONTRE LE MARQUIS DE VARDES

Oncques depuis il n'a revu mon père qu'à la mort ; à la vérité sa disgrâce le tint bien des années en Languedoc. Son retour fut de peu d'années; il mourut à Paris, en 1688, d'une fort longue maladie. Sur la fin, il envoya prier mon père de l'aller voir. Il se raccommoda parfaitement avec lui et le pria de revenir; mon père y retourna souyeat, et le vit toujours dans le peu qu'il vécut depuis.

L'autre aventure étoit pour finir comme celle-ci , mais elle se termina plus doucement. Il parut des Mémoires de M. de La Rochefoucauld; mon père fut curieux d'y voir les afl"aires de son temps. Il y trouva qu'il avoit promis à M. le Prince de se déclarer pour lui , qu'il lui avoit manqué de parole, et que le défaut d'avoir pu disposer de Blaye, comme M. le Prince s'y attendoit , avoit fait un tort extrême à son parti. L'attachement plus que très-grand de M. de La Rochefoucauld à Mme de Longueville n'est inconnu à personne. Cette princesse, étant à Bordeaux, avoit fait tout ce qu'elle avoit pu pour séduire mon père, par lettres; espérant mieux de ses grâces et de son éloquence, elle avoit fait l'impossible pour obtenir de lui une entrevue, et demeura piquée à l'excès de n'avoir pu l'obtenir. M. de La Rochefoucauld, ruiné, en disgrâce profonde (dont la faveur de son heureux fils releva bien sa maison sans en avoir pu relever son père), ne pouvoit oublier l'entière différence que Blaye, assurée ou contraire , avoit mise au succès du parti, et le vengea autant qu'il put et Mme de Longueville , par ce narré.

Mon père sentit si vivement l'atrocité de la calomnie, qu'il se jeta sur une plume et mit à la marge : L'auteur en a menti. Non content de ce qu'il venoit de faire , il s'en alla chez le libraire qu'il découvrit , parce que cet ouvrage ne se débitoit pas publiquement dans cette première nouveauté. Il voulut voir ses exemplaires, pria, promit, menaça et fit si bien qu'il se les fit montrer. Il prit aussitôt une plume et mit à tous la même note marginale. On peut juger de l'étonnement du libraire, et qu'il ne fut pas longtemps sans faire avertir M. de La Rochefoucauld de ce qui venoit d'arriver à ses exemplaires. On peut croire aussi que ce dernier en fut outré. Cela fit grand bruit alors, et mon père en fit plus que l'auteur ni ses amis : il avoit la vérité pour lui , et une vérité qui n' étoit encore ni oubliée ni vieillie. Les amis s'interposèrent; mon père vouloit une satisfaction publique. La cour s'en mêla, et la faveur naissante du fils, avec les excuses et les compliments, firent recevoir pour telle celle que mon père s' étoit donnée sur les exemplaires et par ses discours.

On prétendit que c'étoit une méprise mal fondée sur ce que Mme la Princesse, venue furtivement à Paris pour réclamer la protection du parlement sur la prison des princes ses enfants, avoit présenté sa requête elle-même à la porte de la grand'chambre , appuyée sur mon oncle qui, par la proximité, n'avoit pu lui refuser cet office, que cela avoit fait espérer qu'il suivroit le parti , ce qu'il ne fit toutefois jamais , et qu'ayant un grand crédit sur mon père, qui étoit à Blaye, il l'engageroit avec sa place dans les mômes intérêts. Tous ces propos furent reçus pour ce qu'ils valoient, et les choses en demeurèrent là après cet éclat, non père n'en pouvant espérer davantage; et de l'autre côté par la

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52 GRATITUDE DE MON PÈRE POUR LOUIS Xm.

difficulté de soutenir un mensonge si fort avéré par tant de gens principaux et des premières tètes encore vivants et qui savoient la vérité , qui n'avoit jusque-là jamais été mise en doute. Mais il est vrai que jamais MM. de La Rochefoucauld ne l'ont pardonné à mon père , tant il est vrai qu'on oublie moins encore les injures qu'on fait que celles même qu'on reçoit.

Mon père passa le reste d'une longue et saine vie de corps et d'esprit, sans aucune faveur, mais avec une considération que le roi se tenait comme obligé de lui devoir , et qui influoit- sur les ministres , entre lesquels il étoit ami de M. Colbert : la vertu étoit encore comptée. Les seigneurs principaux , même fort au-dessus de son âge et les plus de la cour, le voyoient chez lui et y mangeoient quelquefois, où je les ai vus. 11 avoit beaucoup d'amis parmi les personnes de tous les états ; et force connoissances qui le cultivoient , outre quelques amis intimes et particuliers. Il les vit tous jusque dans la dernière vieillesse , et avoit tous les jours bonne chère et bonne compagnie chez lui à dîner. Dans son gouvernement , il y étoit tellement le maître , que de Paris il y coramandoit et disposoit de tout. Si quelque place vaquoit dans l'état-major , le roi lui envoyoit la liste des demandeurs; quelquefois il y choisissoit, d'autres fois il demandoit un homme qui ne s'y trouvoit pas. Rien ne lui étoit refusé, jusque-là qu'il faisoit ôter ceux dont il n'étoit pas content, comme je l'ai vu d'un major, puis d'un lieutenant de roi, et mettre en la place du dernier , à la prière d'un de ses amis intimes , un officier appelé Dastor, qui avoit quitté le service depuis près de vingt ans et étoit retiré dans sa province. Mon père étoit unique dans cette autorité, et le roi disoit, qu'après les services signalés qu'il lui avoit rendus, par ce gouvernement, dans les temps les plus fâcheux, il étoit juste qu'il y disposât de tout absolument.

Jamais il ne se consola de la mort de Louis XIII , jamais il n'en parla que les larmes aux yeux , jamais il ne le nomma que le roi son maître , jamais il ne manqua d'aller à Saint-Denis à son service, tous les ans, le 14 de mai, et d'en faire faire un solennel à Blaye, lorsqu'il s'y trouvoit dans ce temps-là. C'étoit la vénération, la reconnoissance , la tendresse même qui s'exprimoit par sa bouche toutes les fois qu'il parloit de lui ; et il triomphoit quand il s'étendoit sur ses exploits personnels et sur ses vertus, et avant que de me présenter au roi il me mena un 14 de mai à Saint-Denis (je ne puis finir de parler de lui par des traits plus touchants ni plus illustres). Il étoit indigné d'être tout seul à Saint- Denis. Outre sa dignité, ses charges et ses biens qu'il devoit en entier à Louis XIII, n'ayant jamais rien eu de sa maison, c'étoit à ses bontés, à son amitié, au soin paternel de le former, à sa confiance intime et entière qu'il étoit le plus tendrement sensible, et c'est à cette privation, non au changement de fortune, qu'il ne se put jamais accoutumer.

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