DÉPART DU ROI POUR VERSAILLES
pourvues d'équipages , de vivres et d'artillerie , et qui , comme on peut croire , étoient maîtresses de la campagne.
Dans une position si parfaitement à souhait pour exécuter de grandes choses et pour avoir quatre grands mois à en pleinement profiter, le roi déclara le 8 juin à M. de Luxembourg qu'il s'en retournoit à Versailles , qu'il envoyoit Monseigneur en Allemagne avec un gros détachement et le maréchal de Boufflers. La surprise du maréchal de Luxembourg fut sans pareille. Il représenta au roi la facilité de forcer les retranchements du prince d'Orange, et de le battre entièrement avec une de ses deux armées, et de poursuivre la victoire avec l'autre avec tout l'avantage de la saison et de n'avoir plus d'armée vis-à-vis de soi. Il combattit par un avantage présent, si certain et si grand, l'avantage éloigné de forcer dans Heilbronn le prince Louis de Bade ; et combien l'Allemagne seroit aisément en proie au maréchal de Lorges, si les Impériaux envoyoient de gros détachements en Flandre, qui n'y seroient pas même suffisants , et qui , n'y venant pas , laisseroient tous les Pays-Bas à la discrétion de ces deux armées. Mais la résolution étoit prise. Luxembourg, au désespoir de se voir échapper une si glorieuse et si facile campagne, se mit à deux genoux devant le roi et ne put rien obtenir. Mme de Maintenon avoit inutilement tâché d'empêcher le voyage du roi : elle en craignoit les absences; une si heureuse ouverture de campagne y auroit retenu le roi longtemps pour en cueillir par lui-même les lauriers; ses larmes à leur séparation , ses lettres après le départ furent plus puissantes et l'emportèrent sur les plus pressantes raisons d'£tat , de guerre et de gloire.
Le soir de cette funeste journée , M. de Luxembourg, outré de douleur, de retour chez lui, en fit confidence au maréchal de Villeroy, à M. le Duc et à M. le prince de Conti et à son fils , qui tous ne le pouvoient croire et s'exhalèrent en désespoirs. Le lendemain 9 juin, qui que ce soit ne s'en doutoit encore. Le hasard fit que j'allai seul à l'ordre chez M. de Luxembourg, comme je faisois très-souvent, pour voir ce qui se passoit et ce qui se feroit le lendemain. Je fus très-surpris de n'y trouver pas une âme, et que tout étoit à l'armée du roi. Pensif et arrêté sur mon cheval, je ruminois sur un fait si singulier, et je délibérois entre m'en retourner ou pousser jusqu'à l'armée du roi, lorsque je vis venir de notre camp M. le prince de Conti seul aussi, suivi d'un seul page et d'un palefrenier avec un cheval de main. « Qu'est-ce que vous faites là? » me dit-il, en me joignant, et riant de ma surprise ; il me dit qu'il s'en alloit prendre congé du roi et que je ferois bien d'aller avec lui en faire autant. «Que veut dire prendre congé?» lui répondis-je. Lui tout de suite dit à son page et à son palefrenier de le suivre un peu de loin , et m'invita d'en dire autant au mien et à un laquais qui me suivoit. Alors il me conta la retraite du roi, mourant de rire, et malgré ma jeunesse la chamarra bien, parce qu'il ne se défioit pas de moi. J'écoutois de toutes mes oreilles, et mon étonnement inexprimable ne me laissoit de liberté que pour faire quelques questions. Devisant de la sorte, nous rencontrâmes
[1693] DÉPART DU ROI POUR VERSAILLES. Vb
toute la généralité qui revenoit. Nous les joignîmes , et tout aussitôt les deux maréchaux, M. le Duc, M. le prince de Conti, le prince de Tingry , Albergotti , Puységur s'écartèrent , mirent pied à terre et y furent une bonne demi-heure à causer, on peut ajouter à pester; après quoi ils remontèrent à cheval et chacun poursuivit son chemin. M. le duc de Chartres revint plus tard, et nous ne nous y amusâmes pas pour arriver encore k temps, moi toujours seul avec M. le prince de Conti , et ne cessant de nous entretenir d'uu événement si étrange et si peu attendu.
Arrivés chez le roi , nous trouvâmes la surprise peinte sur tons les visages, et l'indignation sur plusieurs. On servit presque aussitôt après. M. le prince de Conti monta pour prendre congé, et comme le roi descendoit le degré qui tomboit dans la salle du souper, le duc de La Trémoille me dit de monter au-devant du roi pour prendre tongé aussi. Je le fis au milieu du degré. Le roi s'arrêta à moi et me fit l'honneur de me souhaiter une heureuse campagne. Le roi à table , Je rejoignis M. le prince de Conti et nous remontâmes à cheval. Il étoit extrêmement poli et avec discernement. Il me dit qu'il avoit une permission à me demander, qui ne seroit pas trop honnête : c'étoit de descendre chez M. le Prince à qui il vouloit dire adieu, et franchement un peu causer avec lui , et cependant de vouloir bien l'attendre. Il fut environ trois quarts d'heure avec lui. En revenant au eamp , nous ne fîmes que parler de cette nouvelle qui n'avoit éclaté que ce jour-là même, et le roi et Monseigneur partirent le lendemain pour Namur, d'où Monseigneur s'en alla en Allemagne, et le roi, accompagné des dames , retourna à Versailles pour ne revenir plus sur la frontière.
L'effet de cette retraite fut incroyable jusque parmi les soldats et même parmi les peuples. Les officiers généraux ne s'en pouvoient taire entre eux, et les officiers particuliers en parloient tout haut avec une licence qui ne put être contenue. Les ennemis n'en purent ni n'en voulurent contenir leur surprise et leur joie. Tout ce qui revenoit des ennemis n'étoit guère plus scandaleux que ce qui se disoit dans les armées, dans les villes, à la cour même par des courtisans , ordinairement si aises de se retrouver à Versailles , mais qui se faisoient honneur d'en être honteux, et on sut que le prince d'Orange avoit mandé à Vaudemont qu'une main qui ne l'avoit jamais trompé lui mandoit la retraite du roi ; mais que cela étoit si fort qu'il ne la pouvoit espérer; puis, par un second billet, que sa délivrance étoit certaine, que c'étoit un miracle qui ne se pouvoit imaginer, et qui étoit le salut de son armée et des Pays-Bas, et l'unique par qui il pût arriver. Parmi tous ces bruits le roi arriva avec les dames, le 25 juin, à Versailles.
M. de Luxembourg, allant, le 14 juillet, reconnoître un fourrage de l'abbaye d'Heylesem où il étoit campé, fut averti de la marche de Tilly avec un corps de cavalerie de six mille hommes pour se poster en lieu d'incommoder ses convois. Là-dessus notre général fit monter à cheval ians la nuit quarante-quatre escadrons de sa droite , qui en étoit la plus à portée, avec des dragons, et marcha à eux avec les princes. On