‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 73 sur 374 · DAQUIN CHASSÉ · texte numérisé non relu

DAQUIN CHASSÉ

cet autre côté fut toujours plus que suspect. Daquin étoit grand courtisan, mais rêtre, avare, avide, et qui vouloit établir sa famille en toute façon. Son frère, médecin ordinaire, étoit moins que rien; et le fils du premier médecin, qu'il poussoit parle conseil et les intendances, valoit encore moins. Le roi peu à peu se lassoit de ses demandes et de ses importunités. Lorsque M. de Saint-Georges passa de Tours à Lyon, par la mort du frère du premier maréchal de Villeroy , commandant et lieutenant de roi de cette province et proprement le dernier seigneur de nos jours , Daquin avoit un fils abbé , de très-bonnes mœurs , de beaucoup d'esprit et de savoir, peur lequel il osa demander Tours de plein saut , et en presser le roi avec la dernière véhémence. Ce fut l'écueil où il se brisa; Mme de Maintenon profila du dégoût où elle vit le roi d'un homme qui demandoit sans cesse , et qui avoit l'efl'ronterie de vouloir faire son fils tout d'un coup archevêque al despetto de tous les abbés de la première qualité , et de tous les évêques du royaume ; et Tours en effet fut donné à l'abbé d'Hervault, qui avoit été longtemps auditeur de rote avec réputation , et qui y avoit bien fait. C'étoit un homme de condition , bien allié , et qui dans cet archevêché a grandement soutenu tout le bien qu'il y promettoit.

Mme de Maintenon, qui vouloit tenir le roi par toutes les avenues, et qui considéroit celle d'un premier médecin habile et homme d'esprit comme une des plus importantes , à mesure que le roi viendroit à vieillir et sa sauté à s'affoiblir, sapoit depuK longtemps Daquin, et saisit ce moment de la prise si forte qu'il donna sur lui et de la colère du roi; elle le résolut à le chasser , et en môme temps à prendre Fagon en sa place. Ce fut un mardi , jour de la Toussaint , qui étoit le jour du travail . chez elle de Pontchartrain , qui outre la marine avoit Paris, la cour et la maison du roi en son département. Il eut donc ordre d'aller le lendemain avant sept heures du matin chez Daquin, lui dire de se retirer sur-le-champ à Paris ; que le roi lui donnoit six mille livres de pension , et à son frère, médecin ordinaire, trois mille livres pour se retirer aussi , et défense au premier médecin de voir le roi et de lui écrire. Jamais le roi n'avoit tant parlé à Daquin que la veille à son souper et à son coucher, et n'avoit paru le mieux traiter. Ce fut donc pour lui un coup de foudre qui l'écrasa sans ressource. La cour fut fort étonnée et ne tarda pas à s'apercevoir d'où cette foudre partoit, quand on vit, le jour des Morts, Fagon déclaré premier médecin par le roi même qui le lui dit à son lever, et qui apprit par là la chute de Daquin à tout le monde qui l'ignoroit encore , et qu'il n'y avoit pas deux heures que Daquin lui-même l'avoit apprise. Il n'étoit point malfaisant, et ne laissa pas à cause de cela d'être plaint et d'être même visité dans le court intervalle qu'il mit à s'en aller à Paris.

Fagon étoit un des beaux et des bons esprits de l'Europe , curieux de tout ce qui avoit trait à son métier, grand botaniste, bon chimiste, habile connoisseur en chirurgie , excellent médecin et grand praticien. Il savoit d'ailleurs beaucoup ; point de meilleur physicien que lui ; il entendoit même bien les différentes parties des mathématiques. Très-désintéressé , ami ardent , mais ennemi qui ne pardonnoit point , il aimoit la

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