‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 72 sur 374 · W"^ BATAILLE DE LA MARS AILLE · texte numérisé non relu

W"^ BATAILLE DE LA MARS AILLE

nouvelle. Le combat dura depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures après midi. On prétend qu'ils y ont perdu dix-sept mille hommes, trente-six pièces de canon , leurs bagages , cinquante étendards ou drapeaux. Les deux armées se cherchoient mutuellement. Au moment que le combat commença, M. Catinat s'aperçut que le dessein de M. de Savoie étoit tout sur sa gauche. Il y porta la gendarmerie et encore d'autres troupes qui n'y étoient pas attendues, et qui non-seulement soutinrent tout l'effort que les ennemis espéroient imprévu, mais qui les renversèrent. Mais ce désordre se rétablit, et cette droite ennemie fit bien mieux que leur gauche qui fut enfoncée : à la fin la victoire fut si complète, que la retraite des ennemis devint une fuite, et que M. de Savoie fut poursuivi jusqu'à la vue de Turin. M. Catinat avoit soixantequinze escadrons et quarante-huit bataillons, et M. de Savoie quatrevingts escadrons et quarante - cinq bataillons. Ceux des religionnaires françois ont combattu en désespérés et s'y sont presque tous fait tuer.

Caprara et Louvigny ne vouloient point que M. de Savoie donnât la bataille: mais il s'y est opiniâtre, en fureur d'avoir vu brûler sa belle maison de la Verrerie par Buchevilliers deux jours auparavant. Le roi l'avoit très-expressément ordonné , en représailles des feux que M. de Savoie avoit faits en Dauphiné et tout nouvellement dans la vallée de Pragelus , sans même pardonner aux églises. Nous y avons perdu La Hoguette , lieutenant général et très-bon, force officiers de gendarmerie , entre autres le chevalier de Druy, major fort au goût du roi, et quelques brigadiers et colonels. Les ennemis conviennent de la perte de douze mille hommes , dont deux mille prisonniers. Ce qui est resté de troupes espagnoles se retira dans le duché de Milan.

Le roi envoya Chamley concerter avec le maréchal Catinat : c'étoit son homme de confiance de tout temps pour toutes les affaires de la guerre, et celui de M. de Louvois; il le méritoit par sa capacité et son secret ; bon citoyen , la modestie et la simplicité même , avec beaucoup d'honneur et de probité; d'ailleurs homme de fort peu et qui ne s'en cachoit pas. En partant, le roi le fit grand-croix de Saint-Louis à la place deMontchevreuil tué àNeerwinden.Le duc de Schoraberg mourut de ses blessures ; nous avons eu Varennes et Medavy, maréchaux de camp, fort blessés, et Ségur, capitaine de gendarmerie , une jambe emportée, plusieurs autres blessés. Nous eûmes huit ou neuf cents blessés et moins de deux mille morts. Nos Irlandois s'y distinguèrent. Le roi écrivit à MM. de Vendôme tous deux, et ne fit pas le même honneur à M. le Duc ni à M. le prince de Conti. Il est pourtant difficile que les uns aient mieux mérité à la Marsaille que les autres firent à Neer\^inden. Cette différence ne les rapprocha pas et scandalisa fort tout le monde.

Charleroy rendu , après une fort belle défense , par une honorable capitulation , les trois princes s'en allèrent , et l'armée se mit dans les quartiers de fourrages en attendant ceux d'hiver. Dès qu'ils furent venus je ne songeai plus qu'à m'en aller, après avoir visité Tournai et sa belle citadelle. Je trouvai les chemins et les postes en grand désarroi , et entre autres aventures , je fus mené par un postillon sourd et

[1693] j'achète un régiment de cavalerie. 67-

muet qui m'embourba de nuit auprès du Quesnoy. Je passai à Noyon chez l'évêque, qui étoit un Clermont-Tonnerre , parent et ami de mon père , célèbre par sa vanité et les faits et dits qui en ont été les fruits. Toute sa maison étoit remplie de ses armes jusqu'aux plafonds et aux planchers; des manteaux de comte et pair dans tous les lambris, sans chapeau d'évêque; des clefs partout, qui sont ses armes, jusque sur le tabernacle de sa chapelle ; ses armes sur sa cheminée , en tableau aveo tout ce qui se peut imaginer d'ornements, tiare, armures, chapeaux , etc. , et toutes les marques des offices de la couronne ; dans sa galerie une carte que j'aurois prise pour un concile , sans deux religieuses aux deux bouts : c'éloient les premiers et les successeurs de sa maison ; et deux autres grandes cartes généalogiques avec ce titre df Descente de la très-auguste maison de Clermont-Tonnerre , des empe reurs d'Orient , et à l'autre des empereurs d'Occident. Il me raontn ces merveilles, que j'admirai à la hâte dans un autre sens que lui; et je gagnai Paris à grand'peine. Je pensai même demeurer à Pont-Sainte- Maxence, où tous les chevaux étoient retenus pour M. de Luxembourg. Je dis au maître de la poste que j'en étois gouverneur, comme il étoit vrai , et que je l'allois faire mettre au cachot s'il ne me donnoit des chevaux. J'aurois été bien empêché comment m'y prendre , mais il fut assez simple pour en avoir peur et me donner des chevaux.

J'avois fait amitié à l'armée avec le chevalier du Rose! , mestre de camp , grand partisan , et très-bon officier et fort estimé. C'étoit d'ailleurs un gentilhomme fort homme d'honneur. Il avoit eu le régiment du prince Paul, tué à Neerwinden. Peu de jours avant de nous séparer, il me confia que le roi mettoit en un seul corps les cent compagnies de carabiniers qui étoient les grenadiers de la cavalerie, que ce corps se séparoit en cinq brigades avec chacune son mestre de camp et son étatmajor , et que le tout étoit donné à M. du Maine , qui avoit fait l'impossible , et le roi aussi , pour que le comte d'Auvergne lui vendit sa charge de colonel général de la cavalerie , à quoi rien ne l'avoit pu résoudre. Du Rosel ajouta qu'il savoit qu'il avoit une de ces brigades, dont notre d'Achy eut aussi une, et qu'il auroit son régiment à vendre, que je tâchasse de l'avoir, et que pour le droit d'avis il me demandoit vingtsix mille livres, au lieu du prix fixé de vingt-deux mille cinq cents livres. Je trouvai l'avis salutaire et j'en remerciai fort du Rosel. En arrivant à Paris, je trouvai la chose publi(fue. J'écrivis à M. de Beauvilliers, et j'eus le régiment dans les premières vingt-quatre heures qu< je fus arrivé , dont je remerciai le roi en lui faisant ma révérence d'arrivée. Je tins parole à du Rosel et lui payai vingt-six mille livres sans que personne le sût, et nous avons été amis toute sa vie. C'étoit un des galants hommes que j'aie connus ; il avoit un frère plus avancé que lui , qui valoit beaucoup aussi , quoique le cadet lui fût supérieur et reconnu pour tel.

Je trouvai un changement à la cour qui la surprit fort. Daquin, premier médecin du roi, créature de Mme de Montespan , n'avoit rien perdu de son crédit par l'éloignement final de la maîtresse , mais il n'avoit jamais pu prendre avec Mme de Maintenon , à qui tout ce qui sentoit

Page 1