‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 81 sur 374 · AVEC LE DUC DE BEAUVILLIERS · texte numérisé non relu

AVEC LE DUC DE BEAUVILLIERS

plaire et le servir fidèlement est la seule chose désirable et doit être l'unique fin de nos actions. » Après quelques autres discours nous nous séparâmes.

Ces paroles si pieuses , si détachées , si grandes , dans un homme si grandement occupé , augmentèrent mon respect et mon admiration . et en même ten)ps mon désir , s'il étoit possible. Je contai tout cela à Louville , et le soir j'allai à la musique à l'appartement , où je me plaçai en sorte que j'y pus toujours voir M. de Beauvilliers qui étoit derrière les princes. An sortir de là je ne pus me contenir de lui dire à l'oreille que je ne me sentois point capable de vivre heureux avec une autre qu'avec sa fille, et sans attendre de réponse je m'écoulai. Louville avoit jugé i propos que je visse Mme de Beauvilliers, à cause de la confiance entière de M. de Beauvilliers en elle , et me dit de me trouver le lendemain chez elle , porte fermée , à huit heures du soir. J'y trouvai Louville avec elle : là, après les remercîments , elle me dit sur le bien et sur le couvent à peu près les mêmes raisons, mais je crus apercevoir fort clairement que le bien étoit un obstacle aisé à ajuster, et qui n'arrêteroit pas; mais que la pierre d'achoppement étoit la vocation. J'y répondis donc comme j'avois fait là-dessus à M. de Beauvilliers. J'ajoutai qu'elle se trouvoit entre deux vocations; qu'il n'étoit plus question que d'examiner laquelle des deux étoit la plus raisonnable , la plus ferme , la plus dangereuse à ne pas suivre : l'une , d'être religieuse , l'autre , d'épouser sa fille ; que la sienne étoit sans connoissance de cause, la mienne, après avoir parcouru toutes les filles de qualité; que la sienne étoit sujette au changement, la mienne stable et fixée; qu'en forçant la sienne on ne g&toit rien, puisqu'on la mettoit dans l'état naturel et ordinaire . et dans le sein d'une famille où elle trouveroit autant ou plus de vertu et de piété qu'à Montargis; que forcer la mienne m'exposoit à vivre malheureux et mal avec la femme que j'épouserois et avec sa famille.

La duchesse fut surprise de la force de mon raisonnement et de la prodigieuse ardeur de son alliance qui me le faisoit faire. Elle me dit que si j'avois vu les lettres de sa fille à M. l'abbé de Fénelon, je scrois convaincu de la vérité de sa vocation; qu'elle avoit fait ce qu'elle avoit pu pour porter sa fille à venir passer sept ou huit mois auprès d'elle pour lui l'aire voir la cour et le monde sans avoir pu y réussir à moins d'une violence extrême; qu'au fond elle répondroit à Dieu de la vocation de sa fille dont elle étoit chargée, et non de la mienne; que j'é'.ois un si bon casuiste, que je ne laissois pas de l'embarrasser; qu'elle verroit encore avec M. de Beauvilliers, parce qu'elle seroit inconsolable de me perdre , et me répéta les mêmes choses tendres et flatteuses que son mari m'avoit dites , et avec la même efl"usion de cœur. La duchesse do Sully qui entra, je ne sais comment, quoique la porte fût défendue, nous interrompit là, et je m'en allai fort triste , parce que je sentis bien que des personnes si pieuses et si désintéressées ne se mettroient jamais au-dessus de la vocation de leur fille.

Deux jours après, au lever du roi, M. de Beauvilliers me dit de la suivre de loin jusque dans un passage obscur, entre la tribune et la galerie de l'aile neuve au bout de laquelle illogeoit, et ce passage

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