‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 82 sur 374 · LA TRAPPE ET SON RÉFORMATEUR · texte numérisé non relu

LA TRAPPE ET SON RÉFORMATEUR

étoit destiné à un grand salon pour la chapelle neuve que le roi vouloit bâtir. Là , M. de Beauvilliers me renditl'état de mon bien, et me dit qu'il y avoit vu que j'étois grand seigneur en bien comme dans le reste , mais qu'aussi je ne pouvois différer à me marier; me renouvela ses regrets et me conjura de croire que Dieu seul qui vouloit sa fille pour son épouse avoit la préférence sur moi , et l'auroit sur le Dauphin même , s'il étoit possible qu'il la voulût épouser; que si, dans les suites, sa fille venoit à changer et que je fusse libre , j'aurois la préférence sur quiconque, et lui se trouveroit au comble de ses désirs; que, sans l'embarras de ses affaires, il me prêteroit ou me feroit prêter, sous sa caution, les quatre-vingt mille livres qui faisoient celui des miennes; qu'il étoit réduit à me conseiller de cherchera me marier, et à s'offrir d'en porter les paroles, et de faire son affaire propre désormais de toutes les miennes. Je m'affligeai, en lui répondant, que la nécessité de mes affaires ne me permît pas d'attendre à me marier jusqu'à sa dernière fille, qui toutes peut-ltre ne seroient pas religieuses : c'étoit en effet ma disposition. La fin de l'entretien ne fut que protestations les plus tendres d'un intérêt et d'une amitié intime et étemelle , et de me servir en tout et pour tout de son conseil et de son crédit en petites et en grandes choses , et de nous regarder désormais pour toujours l'un et l'autre comme un beau-père et un gendre dans la plus indissoluble union. Il s'ouvrit après à Louville, et dans son amertume il lui dit qu'il ne se consoloit que dans l'espérance que ses enfants et les miens se pourroient marier quelque jour, et il me fit prier d'aller passer quelques jours à Paris pour lui laisser chercher quelque trêve à sa douleur par mon absence. Nous en avions tous deux besoin.

Je me suis peut-être trop étendu en détails sur cette affaire , mais j'ai jugé à propos de le faire pour donner par là la clef de cette union et de cette confiance si intime, si entière, si continuelle et en toutes affaires si importantes de M. de Beauvilliers en moi et de ma liberté avec lui en toutes choses qui sans cela seroit tout à fait incompréhensible dans cette extrême différence d'âge, et du caractère secret, isolé, particulier et si mesuré ou plutôt resserré du duc de Beauvilliers et de cet attachement que j'ai eu toujours pour lui sans réserve ni comparaison.

Ce fut donc à chercher un autre mariage. Un hasard fit jeter des propos à ma mère de celui de la fille aînée du maréchal-duc de Lorges avec sa charge de capitaine des gardes du corps ; mais la chose tomba bientôt pour lors , et j'allai chercher à me consoler à la Trappe de l'impossibilité de l'alliance du duc de Beauvilliers.

La Trappe est un lieu si célèbre et si connu et son réformateur si célèbre que je ne m'étendrai point ici en portraits ni en descriptions ; je dirai seulement que cette abbaye est à cinq lieues de la Ferté-au- Vidame ouArnault, qui est le véritable nom distinctif de cette Ferté parmi tant d'autres Ferté en France qui ont conservé le nom générique de ce qu'elles ont été , c'est-à-dire des forts ou des forteresses (firmitas). Louis XIII avoit voulu que mon père achetât cette terre depuis

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