‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 87 sur 374 · MAISON DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

MAISON DE LUXEMBOURG

puis à Bernard de Béon , seigneur du Massés , gouverneur de Saintonge et d'Angoumois ; elle mourut avec postérité masculine à Bouteville, le 16 juin 1647 , à quatre-vingts ans : il s'agira d'elle dans la suite du procès. Son dernier mariage , qui fut une étrange mésalliance , fut précédé de celle de la sœur de son père , mariée à Christophe Jouvenel , si plaisamment dit des Ursins , marquis de Traisnel et pourtant chevalier de l'ordre et gouverneur de Paris : nous Talions voir suivie d'une autre qu'on a déjà vue dans la généalogie.

Notre premier duc de Piney est fort connu par ses deux ambassades à Rome , où il reçut tant de dégoûts : sa première femme étoit fille et sœur des ducs d'Aumale , et la seule dont il eut des enfants. Malgré l'énorme exemple de ses beaux-frères, il fut fidèle contre la Ligue. Sa seconde femme étoit sœur de la reine Louise veuve d'Henri III , et veuve du duc de Joyeuse , favori de ce prince. A tout prendre , ce premier duc de Piney étoit un assez pauvre homme atout ce qu'on voit de lui ; mais quel qu'il fût , on ne s'accoutume point en remontant à ces temps-là à ne lui voir qu'un fils et une fille (car l'autre fille qui étoit cadette fut religieuse et abbesse de Notre-Dame de Troyes , où elle mourut en 1602), on ne s'accoutume point, dis-je, à lui voir marier sa seule fille à René Potier , et une fille de cette naissance et qui , par la mort de son frère unique sans enfants, pouvoit apporter tous les biens de cette grande maison el la dignité de duc et pair, si rare encore , à son mari ; et il faut noter que le premier duc de Piney fit ce mariage dans son château de Pongy , sa principale demeure , et où il mourut six ou sept ans après soo fils unique , n'ayant que quatorze ans lors de ce mariage.

René Potier étoit alors uniquement bailli et gouverneur de Valois. Il ne fut chambellan du roi et gouverneur de Châlons que l'année d'après son mariage et même dix-huit mois, et trois ans après capitaine des gardes du corps qu'il acheta de M. de Praslin. Il poussa après sa fortune, à force d'années, jusqu'à devenir duc et pair à l'étrange fournée de 1663; et son fils, le gros duc de Gesvres, vendit sa charge de capitaine des gardes du corps à M. de Lauzun, et acheta celle de premier gentilhomme de la chambre qui a passé à sa postérité avec le gouvernement de Paris qu'il eut à la mort du duc de Créqui. René Potier dont il s'agit étoit fils et frère aîné de secrétaire d'État , qui , et longtemps depuis , n'avoient pas pris le vol où ils se sont su élever. Le secrétaire d'État étoit énormément riche ; il avoit été secrétaire du roi , puis secrétaire du conseil, et avoit travaillé dans les bureaux du secrétaire d'État Villeroy. Il ne fut secrétaire d'État qu'en février 1589. Son père étoit conseiller au parlement, et son grand-père prévôt* des marchands, dont le père étoit général des monnoies , au delà duquel on ne voit rien. Il ne faut donc pas croire que les mésalliances soient si nouvelles en France; mais à la vérité elles n'étoient pas communes alors.

Le second duc de Piney mourut si jeune qu'on ne sait quel il eût été. Le mariage de sa fille , et presque unique héritière , fut l'eflfet et l'effort de la faveur alors toute-puissante du connétable de Luynes. Le père étoit mort en 1616, et la mère en 1616 , l'autre fille n'a point eu de pos-

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térité , et la singularité de l'issue de son mariage avec le doc de Ventadour les a suffisamment fait connoître l'un et l'autre.

Venons présentement à notre duchesse héritière de Piney. Elle perdit son mari au bout de dix années de mariage ; elle avoit été mariée à douze ans , et n'en avoit que vingt-deux lorsqu'elle devint veuve , puisqu'elle en avoit soixante-douze lorsqu'elle mourut en 1680. Il paroît qu'elle ne fit pas grand cas de son premier mari ni des deux enfants qu'elle en eut. Toute la faveur avoit disparu avec le connétable de Luynes. Louis XIII, né à Fontainebleau, 27 septembre 1601 , tenu en esclavage par la reine sa mère et ses favoris jusqu'à savoir à peine lire et écrire, n'avoit que quinze ans et demi lorsque, n'ayant que lé seul Luynes à qui pouvoir parler, il consentit à se livrer à lui pour se délivrer de prison et d'un joug énorme, en faisant arrêter le maréchal d'Ancre qu'il défendit à plusieurs reprises de tuer, et qu'à cet âge on lui fit croire qu'on n'avoit pu s'en dispenser. Ce même âge , joint à l'inexpérience et à l'ignorance totale où il avoit été tenu, l'abandonna à son libérateur qui en sut si rapidement et si prodigieusement profiter, et lorsqu'il mourut à la fin de 1621, Louis XIII, qui ne faisoit qu'avoir vingt ans, s'étoit déjà ouvert les yeux sur un si grand abus de sa faveur. Elle ne put donc plus rien, et il n'est pas étrange qu'en 1630, que la duchesse héritière de Piney devint veuve d'un frère de ce connétable , le duc de Chaulnes , son autre frère , qui étoit aussi maréchal de France, et qui ne laissoit pas de figurer à force de mérite et d'établissements, ne l'ait pu empêcher d'user de toute l'autorité de mère sur ses enfants et de toute la liberté de veuve en se remariant. Celui qu'elle épousa étoit par sa naissance un parti très-digne d'elle, mais d'ailleurs, il étoit frère cadet du comte de Tonnerre, père de l'évêquecomte de Noyon dont j'ai parlé plus haut, et ce comte de Tonnerre, bien qu'aîné, fit une mésalliance qui marque qu'il avoit besoin de bien. L'amour apparemment fit faire ce second mariage, et comme il entraîna la chute du nom , 4u rang et des honneurs de duchesse , ce couple s'en alla vivre chez l'épouse dans sa magnifique terre de Ligny , où tous deux sont morts sans en être presque jamais sortis. Il étoit de l'intérêt du nouvel époux de se défaire du fils et de la fille du premier lit. Le fils en offrit les moyens de soi-même. Il étoit imbécile; ils le firent interdire juridiquement et enfermer à Paris, à Saint-Lazare; et de peur que quelqu'un ne le fît marier, ils le firent ordonner diacre, et c'est dans cet état et dans ce même lieu qu'il a passé sa longue vie, et qu'il est mort. La fille n'avoit guère le sens commun , mais n'étoit pas imbécile. On la fit religieuse à Paris, à l'Abbaye-aux-Bois. De fois à autre elle disoit que ç'avoit été malgré elle , mais elle y vécut vingt ans professe, et y fut plusieurs années maîtresse des novices; ce qui ne marqua pas qu'elle eût été forcée; ou du moins il paroît par cet emploi qu'elle avoit consenti et pris goût à son état, puisqu'on lachargeoit d'y former des novices. Elle étoit encore dans cette fonction quand M. le Prince l'en tira comme on le dira bientôt.

M. de Luxembourg, qui combla sa fortune en épousant la fille unique du second lit , étoit fils unique de ce M. de Bouteville si connu par ses

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