‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 98 sur 374 · EN FAVEUR DE M. DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

EN FAVEUR DE M. DE LUXEMBOURG

palais. Nous entrâmes dans sa cour , le portier dit qu'il y étoit et ouvrit la porte. Ce fracas de carrosses fit apparemment regarder des fenêtres ce que c'étoit, et comme nous nous attendions les uns les autres à être tous entrés pour descendre de nos carrosses et monter ensemble le degré, arriva un valet de chambre du premier président, aussi composé que son maître, qui nous vint dire qu'il n'étoit pas chez lui et à qui nous ne pûmes jamais faire dire où il étoit ni à quelle heure de la journée il seroit visible. Nous n'eûmes d'autre parti à prendre que de retourner chez notre avocat et délibérer là de ce qui étoit à faire. Chacun y exhala sa bile sur le parti pris de nous étrangler, et sur l'espèce d'injure , d'une part, et de déni de justice , de l'autre, de nous avoir renvoyés , comme le premier président , constamment chez lui , venoit de faire.

Dans cette situation on résolut de rompre ouvertement avec un homm6 qui ne gardoit aucune mesure , et de ne rougir de rien pour traîner en longueur, tant qu'il nous seroit possible, un procès où la partie étoit manifestement faite et sûre de nous le faire perdre , et faite , par ce que nous voyions, tout ouvertement. Pour l'exécuter il fut proposé de former une demande au conseil, par M. de Richelieu qui avoit toutes ses causes commises au grand conseil, pour y faire renvoyer celle-ci; ce qui forraeroit un procès de règlement de juges, au moyen duquel nous aurions le temps de respirer et de trouver d'autres chicanes. Je dis chicanes, car ce procès ne pouvoit, de nature et de droit, sortir du parlement , ni être valablement jugé ailleurs. On applaudit à l'expédient; mais, dès qu'on se mit à en examiner la mécanique, il se trouva que le temps étoit trop court, jusqu'au surlendemain que nous devions être jugés , pour qu'aucune requête de M. de Richelieu , tendante à cet expédient, pût être introduite.

L'embarras devint grand , et notre aiïaire se regardoit comme déplorée , lorsqu'un des gens d'affaires , élevant la voix , demanda si personne de nous n'avoit de lettres d'État ' , chacun se regarda et pas un d'eux n'en avoit. Celui qui en avoit fait la demande dit que c'étoit pourtant le seul moyen de sauver l'affaire; il en expliqua la mécanique, et nous fit voir que quand elles seroient cassées au premier conseil de dépêches, comme on devoit bien s'y attendre, la requête de M. de Richelieu se trouveroit cependant introduite , et l'instance liée au conseil en règlement de juges. Sur cette explication je souris, etje dis que, s'il ne tenoit qu'à cela, l'affaire étoit sauvée, que j'avois des lettres d'État et que je les donnerois, à condition que je pourrois compter qu'elles ne seroient cassées qu'au seul regard de M. de Luxembourg. Là-dessus acclamations de ducs, d'avocats, de gens d'affaires, compliments, embrassades, louanges, remercîments comme de gens morts qu'on ressuscite, et MM. de La Trémoille et de La Rochefoucauld se firent fort devant tous

4. Les lettres d'État étaient accordées aux ambassadeurs, aux officiers de guerre elà tous ceux qui étaient obligés de s'absenler pour un gervlcc public. Elles suspendaient pour six mois toutes les poursuites dirigées contre eux. Ce délai expiré, elles pouvaient être renouvelées.

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