MES LETTRES D*ÉTAT
que mes lettres d'État ne seroient cassées qu'au seul regard de M. de Luxembourg, Aucune dette criarde n'avoit fait quoi que ce soit à la mort de mon père. Pussort , fameux conseiller d'État , d'Orieu et quelques autres magistrats très-riches , nos créanciers , avoient voulu mettre le feu à mes affaires , qui m' avoient fait prendre des lettres d'État pour me donner le temps de les arranger. J'avois été fort irrité contre leurs procédés, mais je fus si aise de me trouver par cela même celui qui sauvoit notre préséance , que je pense que je les leur pardonnai.
La chose pressoit; je dis que ma mère avoit ces lettres d'État et que je m'en allois les chercher. J'éveillai ma mère à qui je dis assez brusquement le fait. Elle, tout endormie, ne laissa pas de vouloir me faire des remontrances sur ma situation et celle de M. de Luxembourg. Je l'interrompis et lui dis que c'étoit chose d'honneur, indispensable, promise, attendue sur-le-champ, et, sans attendre de réplique, pris la clef du cabinet, et puis les lettres d'État, et cours encore. Ces messieurs de l'assemblée eurent tant de peur que ma mère n'y voulût pas consentir, que je ne fus pas parti qu'ils envoyèrent après moi MM. de La Trémoille et de Richelieu pour m'aider à exorciser ma mère. Je tenois déjà mes lettres d'ÉtaJ , comme on nous les annonça. Je les allai trouver avec les excuses de ma mère qui n'étoit pas encoie visible. Un contre-temps qui nous arrêta un moment donna courage à ma mère de se raviser. Comme nous étions sur le degré , elle me manda que , réflexion faite , elle ne pouvoit consentir que je donnasse mes lettres d'État contre un homme tel qu'étoit lors M. de Luxembourg. J'envoyai promener le mes.sager, et je me hâtai de monter en carrosse avec les deux ducs qui ne se trouvèrent pas moins soulagés que moi de me voir mes lettres d'État à la main.
Ce contre-temps , le dirai-je à cause de sa singularité ? M. de Richelieu avoit pris un lavement le matin, et sans le rendre vint de la place Royale chez Riparfonds, de là chez le premier président avec nous, et avec nous revint chez Riparfonds , y demeura avec nous à toutes les discussions, enfin vint chez moi. Il est vrai qu'en y arrivant il demanda ma garde-robe, et y monta en grande hâte; il y laissa une opération telle que le bassin ne la put contenir, et ce fut ce temps-là qui donna à ma mère celui de faire ses réflexions, et de m'envoyer redemander mes lettres d'État. S'exposer à toutes ces courses et garder un lavement un si long temps , il faut avoir vu celte confiance et ce succès pour le croire.
En retournant chez Riparfonds, nous trouvâmes le duc de Rohan en chemin , que ces messieurs , de plus en plus inquiets , envoyoient à notre secours. Je lui montrai mon papier à la main, et il rebroussa après nous. Je ne puis dire avec quelle satisfaction je rentrai à l'assemblée, ni avec combien de louanges et de caresses j'y fus reçu. La pique étoit grande, et n'avoit pas moins gagné tout notre conseil que nous-mêmes. Ce fut donc à qui de tous, ducs et conseil, me recevroit avec plus d'applaudissements et de joie, et à mon âge j'en fus fort flatté. Il fut conclu que le lendemain jeudi, veille du jour que nous devions être jugés, mon intendant et mon procureur iroient à dix heures du soir signifier
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mes lettres d'État au procureur de M. de Luxembourg et au suisse de son hôtel, et que le même jour je m'en irois au village de Longues, à huit lieues de Paris, où étoit ma compagnie, pour colorer au moins ces lettres d'État de quelque prétexte. Le soir je m'avisai que j'avois ouhlié un grand bal que Monsieur donnoit à Monseigneur au Palais-Royal, le iendemain au soir jeudi , qui se devoit ouvrir par un branle , où je devois mener la fille de la duchesse de La Ferté qui ne me le pardonneroit point si j'y manquois, et qui étoit une égueulée sans aucun ménagement. J'allai conter cet embarras au duc de La Trémoille , qui se chargea de faire trouver bon aux autres que je ne m'attirasse pas cette colère, de manière que j'étois au bal tandis qu'on signifioit mes lettres d'État.
Le vendredi matin je fus à l'assemblée où tous m'approuvèrent , excepté M. de La Rochefoucauld , qui gronda et que j'apaisai par mon départ, et qui se chargea de le dire au roi et sa cause.
En partant je crus devoir tout faire pour me conserver dans les mesures où je m'étois mis avec M. de Luxembourg. J'écrivis donc dans cet esprit une lettre ostensible à Cavoye , où je mis tout ce qui convenoit à la différence d'âge et d'emplois, sur la peine que j'avois de la nécessité où je m'étois trouvé sur cette signification de lettres d'État. Cavoye étoit le seul des amis les plus particuliers de M. de Luxembourg, qui eût été fort de la connoissance de mon père. Sans esprit, mais avec une belle figure, un grand usage du monde, et mis à la cour par une maîtresse intrigante de mère qui y avoit dans son médiocre état beaucoup d'amis, il s'en étoit fait de considérables, mis très-bien auprès du roi et sur un pied de considération à se faire compter fort au-dessus de son état de gentilhomme très-simple , et de grand maréchal des logis de la maison du roi. Il est aisé de comprendre avec combien de dépit M. de Luxembourg vit tous ses projets déconcertés par ces lettres d'État. Il courut au roi en faire ses plaintes, et n'épargna aucun de nous dans celles qu'il fit au public. Les lettres d'État furent cassées au premier conseil de dépêches, comme nous nous y étions bien attendus; mais, comme ces messieurs me l'avoient promis, elles ne le furent qu'à l'égard de cette seule affaire. M. de Luxembourg en triompha, et compta qu'avec ce vernis de plus, son procès alloit finir tout court à son avantage. Remploya tout le lendemain de ce succès à le remettre sur le bureau au même point d'où il avoit été suspendu; il remua tous ses amis et vit tous ses juges. En effet, aussi bien secondé qu'il l'étoit parmi eux, tout fut en état de le juger le lendemain , lorsque , rentrant chez lui bien tard et bien las de tant de courses, il y trouva la signification de M. de Richelieu entre les mains de son suisse , que son intendant à peine osa lui dire avoir aussi été faite à son procureur.
Ce coup porté, les opposants m'envoyèrent mon congé à Longues où mon exil n'avoit duré que six jours. Je trouvai tout en feu : M. de Luxembourg avoit perdu toute mesure , et les ducs qu'il attaquoit n'en gardoient plus avec lui. La cour et la ville se parlialisèrent, et d'amis en amis personne ne demeura neutre ni prenant médiocrement parti. J'eus à essuyer force questions sur mes lettres d'État. J'avois pour moi raison , justice , nécessité et un parti ferme et bien organisé , et des