VIDAME D*A MIENS
avec lui , piqué de lui voir perdre et gâter une si inespérable affaire par cette inflexibilité d'attachement à son sens , et encore si évidemment absurde. Il essuya ma bordée. Je lui en valus une autre de M. de Beauvilliers , qui ne le trouvoit pas en duchés moins chimérique que je le trouvois moi-même. Avec ce secours, mais qui jusque-là n'avoit agi que foiblement, je tirai parole qu'il ne parleroit plus au chancelier, sinon pour le prier d'agir auprès du roi en conséquence de ce qu'il avoit déjà fait , et qu'en aucun temps il n'entreroit en aucun autre détail , surtout sur ses idées de prétentions, et, après un édit fait [par] le chancelier pour les anéantir toutes. Avec cette sûreté , je parlai au chancelier , que j'eus grand'peine à vaincre; il fallut plusieurs jours. Enfin il me promit de parler au roi , à condition qu'il ne verroit seulement pas M. de Chevreuse. Ce fut donc moi qui agis seul auprès du chancelier, dans la fin du voyage de Fontainebleau et au commencement du retour à Versailles. L'affaire enfin fut accordée immédiatement avant d'aller à Marly ; et le lendemain que le roi y fut , qui étoit un jeudi 8 octobre , il déclara qu'il faisoit le vidame d'Amiens duc et pair de Chaulnes par une nouvelle érection. La joie extrême de la famille ne fut pas pure, la cour parut consternée , et ne se contraignit pas. Un troisième duché dans la maison d'Albert, érigé pour un cadet de l'âge du vidame, excita des propos mortifiants; et ce qui les dut toucher davantage, et qui causa une surprise générale, le Dauphin s'en expliqua tout haut avec mesure , mais en désapprouvant nettement la grâce et ne blâmant pas la licence qu'elle rencontroit , ce qui lui fit beaucoup d'honneur dans le monde , et montra que ceux avec qui il vivoit dans la plus grande habitude d'estime et de confiance ne seroient pas en état d'emporter des choses qu'il ne croirait ni justes ni raisonnables.
Qu'il me soit permis de donner ici quelques moments au futile et au délassement , pour la singularité de la chose, d'autant qu'elle ne touche à rien d'essentiel à qui a toujours été intimement de mes amis ; et qui d'ailleurs fut parfaitement publique. Je la raconterai ici tout de suite , parce qu'elle ne mériterait pas la peine d'y revenir. Tout étant consommé pour cette érection , et prêt pour la réception du nouveau duc de Chaulnes, le parlement s'assembla à l'heure accoutumée, et les princes du sang et les autres pairs y prirent leurs places. M. de Chaulnes, qui devoit se tenir à la porte de la grand' chambre en dedans pour les voir arriver et les saluer, comme c'est l'ordre t n'étoit point arrivé. On causoit en place les uns avec les autres , et à la fin on s'impatientoit. Au bout d'une heure on soupçonna quelque accident ; et pour ne passer pas toute la matinée de la sorte on voulut enfin en être éclairai. Le premier président envoya un huissier s'en informer à l'hôtel de Luynes. Il trouva le duc de Chaulnes à qui on faisoit la barbe , qui dit qu'il s'alloit dépêcher, et qui ne parut nullement embarrassé de l'auguste séance qui l'attendoit depuis si longtemps. On peut juger du succès du rapport de l'huissier. La parure du candidat fut encore fort longue; enfin il arriva d'un air riant et tranquille. Tout étoit rapporté , il n'eut qu'à prêter serment, et à prendre place.
La coutume est que le premier président fait un compliment au pair