‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 157 sur 378 · METTENT EN PÉRÎL L'ÉRECTION DE CHAULNES · texte numérisé non relu

METTENT EN PÉRÎL L'ÉRECTION DE CHAULNES

fils avec ses autres blehs. Chevreuse , duché-pairie alors éteint, avoit été érigé de nouveau , mais sans pairie, et vérifié au parlement pour M. de Chevreuse pâr la faveur de M. Colbert, dont il venoit d'épouser la fille a!née , et jamais M. de Chevreuse n'avoit osé rien prétendre au delà. %

Je pris donc la liberté de me moquer de cette seconde chimère, comme j'avois fait de la première; et je lui conseillai fort de n'appuyer point sur des fondements si ruineux, ou pour mieux dire si parfaitement nuls, mais de se fonder uniquement sur l'amitié et les services de M. le chancelier, et sur la bonté distinguée que le roi avoit pour lui, qui î'avoit empêché de rejeter la proposition, que le chancelier avoit eu l'adresse de lui faire , d'une érection nouvelle en faveur du vidame d'Amiens, laquelle, entre deux amis et pour lui en dire le vrai, n'étoit en aucun sens faisable ni recevable, et de n'aller pas gâter son affaire par des idées chimériques qui impatienteroient le chancelier et le rebuteroient , qui étoit pourtant l'instrument unique duquel il pût espérer une si prodigieuse fortune pour son fils. Mais je parlois à un homme qui se trompoit lui-même de la meilleure foi du monde . et qui , à force de métaphysique et de géométrie, se crôyoit rendre sensibles, et aux autres ensuite , les raisonnements les plus faux , qu'il soutenoit de beaucoup d'esprit et d'un bien-dire naturel. Il ne put se déprendre de ses chimères, ni s'empêcher d'en vouloir persuader le chancelier.

Celui-ci , qui étoit vif, net, conséquent avec justesse, dont les principes étoient certains et les conséquences naturelles, petilloit, interrompoit, faisoit des négatives sèches, et après se plaignoit à moi d'un homme qui n'étoit pas content qu'on fît son second fils duc et pair sans raison quelconque autre que l'amitié, et qui vouloit que ce fût à des titres fous, chimériques, nuls, qui ne se lassoit jamais en raisonnements absurdes , et qui ne finissoit point. J'avertis plus d'une fois M. de Chevreuse qu'il raisonneroit tant qu'il échoueroit. Je n'y gagnai rien. C'étoit un homme froid, tranquille, qui se possédoit, puissant en dialectique dont il abusoit presque toujours, qui s'y confiolt, qui espéroit toujours, et qui ne se rebutoit jamais , qui de plus , lorsqu'il s'étoit bien persuadé une chose , écoutoit tout ce qu'on lui opposoit avec le dernier mépris effectif , quoique voilé de toute la douceur et la politesse possible. Avec cette conduite il poussa si bien le chancelier à bout qu'il me déclara plusieurs fois qu'il n'y pouvoit plus tenir, et à deux différentes qu'il n'en vouloit plus ouïr parler. J'eus bien de la peine deux jours durant à l'apaiser et à renouer l'affaire. Mais la seconde fut si forte qu'il déclara à M. de Chevreuse qu'il pouvoit faire son fils duc et pair, du roi à lui, s'il vouloit, et l'embâter de tous ses beaux raisonnements (car le chancelier poussé laissa échapper ce terme); mais que pour lui, il étoit las de perdre son temps à ouïr répéter les mêmes absurdités en cent façons qui ne les rendoient pas plus supportables, à quelques sauces qu'il les mît, et que de cé duché-là, il n'en vouloit plus ouïr parler, ni se charger d'en reparler au roi.

M. de Chevreuse, fort effrayé malgré tout son sang-froid, vint aussitôt me conter sa déconvenue, et me prier instamment de la raccommoder. J'avoue que, pour un homme de mon âpe, je ne me retins pas

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