‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 175 sur 378 · PAQUET TOMBÉ DANS LES MAINS DU CARDINAL · texte numérisé non relu

PAQUET TOMBÉ DANS LES MAINS DU CARDINAL

effroi comme si la religion eût été perdue. Mme de Maintenon reçut aussi quelques lettres semblables, que l'évêque de Meaux lui faisoit d'autant mieux valoir qu'il étoit dans la bouteille, et Mme de Maintenon animoit le roi de plus en plus. Mais au plus fort de ce triomphe , il arriva un malheur qui eût fait avorter une affaire si fortement conduite , si le cardinal de Noailles eût bien voulu prendre la peine d'en profiter.

Je répète ici que je ne prétends pas grossir ces Mémoires du récit d'une affaire qui remplit des in-folio , mais en coter seulement les endroits qui m'ont passé par les mains. Je renvoie done à ces livres le comment de ceci avec tout le reste; mais il arriva que la lettre originale du P. Tel 1 ier à l'évêque de C 1er mont , qui le pressoi t d'écrire au roi , et 1* instruisit pour l'y résoudre de la pareille démarche à lui promise par beaucoup d'évêques ; le modèle tout fait de sa lettre au roi qu'il n'avoit qu'à faire copier , la signer , et la lui adresser ; ce qu'il lui devoit écrire à lui en accompagnement; et la lettre originale que lui écrivoit son neveu, l'abbô Boohard de Saron, trésorier de la Sainte- Chapelle de Yincennes , en lui envoyant celles que je viens de marquer de la part du P. Tellier qui les lui avoit remises , tombèrent entre les mains du cardinal de Noailles. Cela montrott la trame si manifestement qu'il n'y avoit ni manteau ni couverture à y mettre. Le cardinal n'avoit qu'a s'en aller trouver le roi i l'instant; et sans se dessaisir de ces importantes pièces , les lui faire lire , lui en commenter cou rtement toute l'horreur . et lui montrer les suites de ce qui se brassoit si ténébreuse» ment contre lui , aui dépens du repos du roi et de l'Église, lui demander justifie en général, et en particulier de ohasser le P. Tellier si loin, qu'on n'en pût plus entendre parler , en aller user de même avec Mme de Maintenon , puis faire tout le fracas que méritoit une si profonde scélératesse. Le P. Tellier étoit perdu sans ressource , les évéques écrivains convaincus , l'affaire en poudre , et le cardinal plus en crédit et plus assuré que jamais.

Au lieu d'un parti si aisé et si sage , le cardinal , plein de confiance en la proie quil tenoit s en parla , la montra , attendit le jour de son audience» La chose transpira, le P. Tellier fut averti, l'excès du danger lui donna des ailes et des forces : il prévint le roi comme il put; il réussit, tant ce prince lui étoit abandonné. Le cardinal trouva les devants pris. Son étonnement et l'indignation de voir le roi froid sur une imposture aussi énorme et aussi claire l'étourdirent. Il ne s'aperçut pas assez que le roi ne laissoit pas d'être incertain , ébranlé ; o'étoit où il falloit de la force pour l'emporter , et ne lui laisser pas l'intervalle de huit jours jusqu'à Sa prochaine audience pour se rassurer et se laisser prendre aux nouveaux pièges de son confesseur. Il n'y mit que de la douceur et de la misère, et il échoua ainsi au port. Le P. Tellier, qui , malgré son audace, ses mensonges et ses ruses, trembloit de l'effet qu'auroit cettt audience du cardinal , se rassura quand il n'en vit aucun. Il en profita en scélérat habile et qui sent à qui il a affaire. Il en fut quitte pour la plus terrible peur que lui et les siens eussent eue de leur vie. Ils travaillèrent sans relâche auprès du roi et de Mme de Maintenon , ils furent quelque temps sans oser pousser le cardinal de Noailles, dans la crainte

QUI n'in sait pas profiter.

du public qui jeta les hauts cria ; ils se donnèrent le temps de les laisser

amortir, et & «ut de reprendre haleine; et de là continuèrent hardiment ce qu'ils avoient entrepris.

Le Dauphin ne put être pris comme le roi. Lui et la Dauphine en parlèrent fort librement; et ce prince me dit et le dit encore à d'autres, qu'il falloit avoir chassé le P. Tellier. Dès la fin de Fontainebleau, le roi avoit remis au Dauphin la totalité de l'affaire du cardinal de Noailles. Il y travailla trop théologiquement, et je crus avoir aperçu qu'il étoit entré en grande défiance des jésuites sur cette affaire, ce qui est clair par ce que je viens de rapporter de lui sur le P. TelHer, mais encore de l'évêque de Meaux. Ce qui m'en a persuadé , c'est que la dernière fois que je travaillai avec lui , qui fut deux jours avant le retour de Marly à Versailles, et cinq ou six jours avant la maladie qui emporta la Dauphine , après une séance de plus de deux heures où il n'avoit point été question de l'affaire du cardinal de Noailles , il m'en parla comme nous serrions nos papiers, et cette conversation fut assez longue. Il m'y dit un mot bien remarquable. Louant la piété , la candeur , la douceur du cardinal de Noailles : « Jamais, ajouta- t-il, on ne me persuadera qu'il soit janséniste , » et s'étendit en preuves de son opinion.

Cette conversation finit par m'ordonner de m'instruire à fond de ce qui regarde les matières des libertés de l'Église gallicane , et à fond de l'affaire du cardinal de Noailles, que le roi lui avoit totalement renvoyée pour la finir, et à laquelle il travailloit beaucoup; qu'il la vouloit finir avec moi , et me recommanda à deux ou trois reprises de me mettre bien au fait de ces deux points , d'aller à Paris consulter qui je croirois de meilleur, et de prendre les livres les plus instructifs sur Rome et nos libertés , parce qu'il vouloit travailler foncièrement sur ces deux points avec moi , et finir ainsi l'affaire du cardinal , qui alloit trop loin et trop lentement, et la finir sans retour avec moi. Jamais ce prince ne m'avoit laissé rien entrevoir de ce dessein, quoiqu'il m'eût parlé quelquefois de cette affaire ; et j'ai toujours cru qu'il ne le conçut que par le dégoût et les soupçons que lui donna la manifestation de toute l'horreur de cette intrigue par la découverte de ce paquet de l'abbé de Saron. Il me fit promettre de m'appliquer sans délai à l'exécution de ses ordres , et de ne pas perdre un instant à me mettre en état d'y travailler avec lui. J'ai loi s en effet passer pour cela quelques jours à Paris, quand je fus arrêté par la maladie de la Dauphine, et, peu de jours après, tout à fait, par le coup le plus funeste que la France pût recevoir.

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