‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 246 sur 378 · RENOUVELLEMENT D'HORREURS · texte numérisé non relu

RENOUVELLEMENT D'HORREURS

Maintenon me l'avoient envoyé , et lui avoient dit que je serois chassé, si suivant son conseil je ne me chassois pas de bonne grâce. Mon départ ni mon absence ne fit aucun bruit, personne n'y soupçonna rien. Je fus soigneusement instruit, mais toujours en énigme de conseil, de l'état où j'étois pour demeurer ou revenir. J'ignorai de même ce qui fit mon retour, qui me fut mandé de même. Mon absence fut d'un mois ou cinq semaines, et j'arrivai droit à la cour, où je vécus avec M. le duc d'Orléans tout comme j'avois fait auparavant.

Il n'étoit pas au bout de ses malheurs. C'étoit trop que de s'être rendu par un trop bon mot deux toutes -puissantes fées implacables. Chalais, l'homme à tout faire de la princesse des Ursins, fut dépêché par elle pour un voyage si mystérieux que l'obscurité n'en a jamais été éclaircie. Il fut dix-huit jours en chemin , inconnu , cachant son nom , et passa à deux lieues de Ghalais, où étoient son père et sa mère, sans leur donner signe de vie, quoique fort bien avec eux. Il rôda secrètement en Poitou , et enfin y arrêta un cordelier de moyen âge dans le couvent de Bressuire , qui s'écria : « Ah ! je suis perdu 1 » dès qu'il se vit arrêté. Chalais le conduisit dans les prisons de Poitiers , d'où il dépêcha à Madrid un officier de dragons qu'il en avoit mené avec lui, et qui connoissoit ce cordelier, dont on n'a jamais su le nom mais bien qu'il étoit effectivement cordelier , revenant de plusieurs lieux d'Italie et d'Allemagne , et même de Vienne. Ghalais poussa à Paris , vint à Marly chez Torcy, le 27 avril, un mercredi que le roi avoit pris médecine. Torcy le mena l'af>rès-dînée dans le cabinet du roi, avec lequel il fut une demi-heure, ce qui retarda d'autant le conseil d'État, et Chalais s'en alla aussitôt à Paris. Tant d'apparat n'étoit pas fait pour n'en pas tirer parti , et Chalais n'avoit pas été prostitué au métier de prévôt après un misérable moine , sans en espérer un grand fruit. Tout fut incontinent après rempli des bruits les plus affreux contre M. le duc d'Orléans qui , par ce moine, qui toutefois étoit bien loin lors de la mort de nos princes, les avoit empoisonnés, et en prétendoit bien empoisonner d'autres. En un instant Paris retentit de ces horreurs ; la cour y applaudit , les provinces en furent inondées , et tôt après les pays étrangers avec une rapidité incroyable , et qui montroit à découvert la préparation du complot, et une publicité qui pénétra jusqu'aux autres. Mme des Ursins ne fut pas moins bien servie en Espagne là-dessus que M. du Maine et Mme de Maintenon en France. Ce fut un redoublement de rage affreux. On fit venir le cordelier pieds et poings liés à la Bastille , où il fut livré uniquement à d'Argenson.

Ce lieutenant de police rendoit compte au roi directement de beaucoup de choses, au désespoir de Pontchartrain , qui, ayant Paris et la cour dans son département de secrétaire d'État, crevoit très-inutilement de dépit de se voir passer par le bec des plumes secrètes et importantes qui faisoient de son subalterne une espèce de ministre plus craint, plus compté, plus considéré que lui, et qui s'y conduisit toujours de façon & s'acquérir des amis en grand nombre, et des plus grands, et à se faire fort peu d'ennemis et encore dans un ordre obscur ou infime. M. le duc d'Orléans laissa tomber cette pluie à verse faute de

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