SUR M. LE DUC D'ORLÉANS
pouvoir l'arrêter. Elle ne put augmenter la désertion générale ; il s'accoutumoit A sa solitude , et comme il n'avoit jamais ouï parler de ce moine, il n'en eut pas aussi la plus légère inquiétude. Mais d'Argenson , 'qui l'interrogea plusieurs fois et qui en rendoit directement compte au roi, fut assez adroit pour faire sa cour à M. le duc d'Orléans de ce qu'il ne trouvoit rien qui le regardât, et des services qu'il lui rendoit * là-dessus auprès du roi 1 . Il vit en habile homme la folie d'un déchaînement destitué de tout fondement, dont l'emportement ne pouvoit empêcher M. le duc d'Orléans d'être un prince très-principal en France pendant une minorité que l'âge du roi laissoit voir d'assez près, et il sut profiter du mystère que lui offrit son ministère pour se mettre bien avec lui de plus en plus, car il l'avoit soigneusement, quoique secrètement, ménagé de tout temps , et cette conduite . comme on le verra en son temps, lui valut une grande fortune.
Ce cordelier demeura près de trois mois à la Bastille sans parler à qui que ce soit qu'à d'Argenson , après quoi Chalais , prévôt de Mme des Ursins , le remena lui-même de Paris en Ségovie , où il fut enfermé dans une tour tout au haut du château , d'où il avoit la plus belle vue du monde , l'élévation à pic des tours de Notre-Dame de Paris , du côté où il étoit. 11 y étoit encore plein de santé et ne parlant à personne , dix ans après , lorsque j'allai voir ce beau château. J'y appris qu'il juroit horriblement contre la maison d'Autriche et les ministres de la cour de Vienne, avec des emportements furieux de ce qu'ils le laissoient pourrir là; qu'il ne lisoit que de3 romans , qu'il demandoit à celui qui avoit soin de lui; et qu'il vivoit là avec tout le scandale que quatre murailles le peuvent permettre à un scélérat. On prétendit qu'il avoit fait son marché pour empoisonner le roi d'Espagne et les infants. Ses fureurs contre Vienne sembleroient favoriser cette opinion. Elle a prévalu dans les esprits les plus sages delà et deçà des Pyrénées; mais le mystère de toute cette affaire étant demeuré mystère, je me garderai d'en porter un jugement qui ne pourroit être certain , ni même indiquer de fondement. Ce malheureux est mort longtemps depuis mon retour d'Espagne, et dans sa même prison. Chalais fit sans doute sa cour aux deux fées , de s'être chargé d'une fonction si pénible et si peu décente à un homme de sa qualité. Si elle servit, comme elles le prétendirent sans doute, à donner plus de poids au mystère, et à leurs exécrables interprétations, ce voyage ne réussit pas dans le monde, quoique si emrauselé par elles , à celui qui s'étoit ravalé à leur servir de prévôt.
Il arrive assez souvent que les événements les plus tristes sont suivis de quelque farce imprévue qui divertit le public lorsqu'il y pense lu moins. La maison du duc de Tresmes en fournit une qui fit un étrange éclat, et qui amusa beaucoup le monde. Il avoit marié son fils aîné o Mlle Mascrani , comme je l'ai marqué en son temps. C'étoit la fille uni-
1 . Le marquis d'Argenson confirme pleinement dans ses Mémoires (p. 4 91, édit. 1825) ce que rapporte Saint-Simon. « Mon père, dit-il, garda la foi qu'il devoit au roi ; mais il tourna la persuasion de telle sorte que sur cet interrogatoire M. le duc d'Orléans fut sauvé et innocenté. »