AUDACIEUSE VISITE DU P. TE LLIEB
étrangement étourdi d'un compliment si net, et qui lui présentoit si à découvert la paix ou la guerre. Il balbutia , et dans son trouble il ne put rien tirer de lui-même que des compliments, et tout ce que l'incertitude et l'étonnement put couvrir sous les plus grandes politesses. Ce n'étoit pas la monnoie dont Le Tellier se payoit; il se leva froidement, dit au cardinal qu'il s'aviseroit; que, comme il désiroit d'être son serviteur , il souhaitoit et il espéroit que ce seroit bien , et que lorsque ses réflexions seroient faites il comptait qu'il lui en feroit part, mais qu'il devoit l'avertir de ne les pas faire longues, parce que la charge de grand aumônier ne pouvoit vaquer longtemps. Il se retira en même temps, et lais a le cardinal épouvanté d'une déclaration si audacieuse.
Le cardinal de Rohan étoit né avec de l'esprit naturel , qui paroissoit au triple par les grâces de sa personne , de son expression , du monae le plus choisi dont le commerce l'avoit formé, par les intrigues et les liaisons où Mme de Soubise l'avoit mis de fort bonne heure. Son naturel étoit bon , doux , facile , et sans l'ambition et la nécessité qu'elle impose , il étoit né honnête homme et homme d'honneur ; d'ailleurs d'un accès charmant, obligeant; d'une politesse générale et parfaite, mais avec mesure et distinction; d'une conversation aisée, douce, agréable. Il étoit assez grand, un peu trop gros, le visage du fils de l'Amour, et outre la beauté singulière , son visage avoit toutes les grâces possibles , mais les plus naturelles, avec quelque chose d'imposant et encore plus d'intéressant, une facilité de parler admirable et un désinvolte merveilleux pour conserver tous les avantages qu'il pouvoit tirer de sa princerie et de sa pourpre* sans montrer ni affectation ni orgueil , et n'embarrasser ni lui-même ni les autres; attentif surtout à se mettre bien avec les évêques, à se les attirer et à se conserver l'attachement de toute la gent doctrinale , qu'il s' étoit fait un capital de s'acquérir sur les bancs , et à quoi il avoit parfaitement su réussir*
Il étoit de juin 1674. Le cardinal de Noaiiles étoit dans l'apogée de sa faveur lorsqu'il fut question de séminaire et de théologie pour l'heureux fils de la belle Soubise. Elle avoit su toute sa vie ménager tout, et sa faveur extrême et déclarée et toujours soutenue, lui avoit tout facilité. Elle étoit donc bien debout temps avec les Noaiiles , trop clairvoyants pour ne pas désirer encore plus d'être de ses amis. Par eux et par Mme de Maintenon même, à qui elle en fit sa cour, elle donna son fils au cardinal de Noaiiles dès son entrée dans l'archevêché de Paris , et le lui remit pour se reposer entièrement sur lui de toute son éducation ecclésiastique. Ces considérations engagèrent ce prélat d'en faire comme de son neveu; et cet intrus neveu, déjà fait aux manèges de sa mère, n'oublia rien pour faire du prélat comme d'un véritable oncle en toutes choses, parce qu'il sentit que sa fortune en dépendoit et qu'elle ne pouvoit être que grande et prompte , s'il engageoit par sa conduite cet oncle adoptant à la vouloir. Il le mit à Saint-Magloire dont il fit son séminaire de confiance, choisit des gens pour former et veiller sur ses moeurs et ses études, et pour lui en rendre un compte particulier. Les charmes de la personne de l'élève furent secondés par tout l'art d'une conduite qui répondit en tout aux vastes desseins de sa mère sur lui ,
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et ]a facUitô de son esprit à tout ce qu'on lui voulut apprendre. Son application .ses progrè9 , sa modestie , sa politesse , son attention à plaire , lui gagnèrent ses maîtres, et tout Saint-Magloire, et prêtres de l'Oratoire et séminaristes. U se -fît une réputation. Il ne fut pas moins adroit, ni moins attentif en Sorbonne, ni avec moins de succès. 11 travailla de bonne foi à apprendre; et en effet il acquit de la science qu'il sut tripler parla grâce et la facilité de son débit, et tellement gagner ce peuple lettré, que, tout grossier, pédant et farouche qu'il soit de sa nature, il ne voulut que l'admirer et le vanter. Tant de bons témoignages ne demeurèrent point oisifs. Noailles se faisoit un plaisir de les porter au roi et à Mme de Maintenon, charmé lui-même de son élève, et le roi plus content encore d'avoir tant où s'appuyer pour travestir en justice les inclinations et les penchants de son cœur.
Mme de Soumise étoit morte dans rattachement et la reconnoissance pour le cardinal de lïoailles, sans lequel elle sentoit que toute sa faveur et toute la volonté du roi auroit.été peu fructueuse, et elle avoit inculqué ces sentiments à son fils, dont l'âge et le chemin ne sembloient pas pouvoir entrer jamais en opposition avec un bienfaiteur à qui il devoit tant, et à qui il se feroit toujours tant d'honneur de rendre. ; De si fortes raisons s'appuy oient dans le cardinal de Rohan par d'autres plus touchantes. Prince avec sa maison par la grâce du roi et la beauté de sa mère,, des biens immenses et de grands établissements y étoient entrés. Il avoit passé sa première, jeunesse, sous, la férule^ dans le travail, dans toutes sortes de contraintes pour arriver à une grande fortune. Il y étoit parvenu avec rapidité, que ses mœurs, délivrées d'Argus, ne lui avoient pas procurée. IL se voyait avant quarante ans évêque de Strasbourg et cardinal, avec plus de quatre cent mille livres de rente , le goût des plaisirs, de la magnificence, du repos, après tant de travaux si contraires à sa paresse naturelle. U lui semWoit qu'il n'avoit plus rien à désirer qu'à jouir d'un état où tout est devenu permis , et où on. n'a plus à compter avec personne. Un cardinal est endroit de passer sa vie au jeu , à la bonne chère et avec les dames les plus jeunes et les plus jolies; d'avoir sa maison pleine de monde pour le rendez-vous et la commodité des autres, de leurs amusements, de leurs plaisirs et pour le centre des siens^ d'y donner des bals et des fêtes , et d'y étaler tout le luxe et la splendeur en tout genre qui peut flatter, surtout de n'entendre plus parler.de' livres, d'étude, de rien d'ecclésiastique -, d'aller régner dans son diocèse sans s'en mêler; de n'en être pas seulement importuné .par ses grands vicaires, ni par Je vatet sacré et mitré payé pour imposer les mains; et d'y. vivre sans inquiétude dans un palais à la campagne, au milieu d'une cour, comme un souverain, parmi le jeu, les dames et les plaisirs, pleinement, affranchi là comme à Paris et à la cour de toute bienséance. Ce n'est pas que nos cardinaux vécussent tous de la sorte, mais ils en ayoient toute liberté. Le cardinal de Bouillon en avoit usé dans toute son étendue , et celui-ci en jouissoit aussi pleinement; il étoit fait pour. être. et vivre en grand seigneur, et ne se refuser aucune chose : il avoit de quoi y fournir parfaitement, et te roi, si volontiers austère pour les. autres, étoit accoutumé, non-seu-