‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 345 sur 378 · TALLARD L'ENTRAÎNE AU P. TELLIER · texte numérisé non relu

TALLARD L'ENTRAÎNE AU P. TELLIER

lui , et tous ceux encore qu'à l'abri de l'entier discrédit les jésuites sauroient lui susciter de toutes lès façons , èt par toutes sortes de canailles, qui aujourd'hui se croient honorés de le voir passer dans son antichambre .

Après i'avôir ébranlé de la sorte, Tallard lui fit honte de voir un autre que lui grand aumônier, et Bissy en sa place à la tête du parti favori, et en avoir toute l'autorité, le ralliement, la faveur, la confiance , les privances du roi , et de lui devenir nécéssaire toute sa vie ; tandis que lui-même seroit au rebut , et auroit peut-être l'affront de voir Bissy entrer au conseil, lui qui se tiendroit heureux de lui porter partout son portefeuille, et disposer de toutes les grandes places de l'Église que le besoin continuel que le confesseur auroit de lui l'empêcheroit de lui contester. De là, venànt à toute la disproportion de Bissy à lui , il étala tous les avantages qu'il tlreroit sans cesse pour les siens , s'il sê mettoit â la tète de ce parti, avec le goût que le roi avoit pour lui et pour sa famille; qu'il Seroit en état de tout prétendre et de tout obtenir, et même avec apparence d'être porté jusque dans le conseil. 11 ignoroit sans doute, ou voulut ignorer, ce qui étoit échappé làdessus au roi à l'égard du cardinal de Janson , rapporté ci-dessus.

Après avoir flatté le cardinal de Rohan de pouvoir mettre ainsi tout à ses pieds, il se moqua de sa délicatesse sur le cardinal de Noailles, qui n'en seroit pas moins perdu quand il se perdroit avec lui, dont il ne seroit et ne passeroit jâmais que pour le disciplè, en se rangeant de sôn côté , ni pouvoit jamais atteindre à aucun des avantages et de la considération qui se tîroit de la qualité de chef de parti, qui demeureroient tous au cardinal de Noailles, par qui seul il végéteroit, et au fond lui seroit compté pour rien; au lieu que prenant le parti contraire, et dans ce parti se trouvant de bien loin sans égal en naissance , établissements, considération et dignité, il se verroit tout à coup vis-à-vis du cardinal de Noailles avec la supériorité que lui donneroit la faveur si déclarée du parti dont il seroit le chef, et le chef sans collègue', parce que Bissy, devenu cardinal, ne pourroit en aucun genre approcher de sa distinction par tout, et par cette disproportion inhérente seroit, malgré son âge, à son égard, moins que lui à celui du cardinal de Noailles, s'il avoit la folie d'en préférer le parti.

Ce qui rendoit Tallard si éloquent étoit son intérêt propre. 11 ne s'étoit allié aux Rohan que pour en profiter. Il regardoit leur faveur comme un chemin à lui ouvert pour tout. Il comprenoit qu'aucun des deux frères n'entreroit dans lé conseil, et la chose étoit visible. Mais lui qui avoit passé par tous les genres d'affaires considérables, qui n'avoit ni rang ni attachement étranger, qui avoit vu Harcourt si souvent près d'y entrer et que sa santé mettoit hors de toute portée , il se flatta que les jésuites feroiént pour lui ce qu'ils ne pourroient pour le cardinal de Rohan , par leur intérêt propre. Il vouloit la pairie , il vouloit la survivance de son gouvernement, il vouloit une grande charge; en un mot que ne vouloit-il point , et que n'espéroit-il point en mettant le cardinal de Rohan à la tête d'un parti qui pouvoit et pourroit tout , et dont par là il espéroif bien de se mêler!

•' -V».. TALLARD l'ENTBAÎME AU P. TED.IKR. [1713]

Enfin il acheva de déterminer le cardinal de Rohan . en lui persuadant qu'il n'auroit que l'honneur de la conduite de l'affaire et des assemblées , d'être à la tête du clergé de France , à la place du cardinal de Noailles , lui, â son âge, et qui par son siège n'étoit point de ce clergé; qu'il en deviendrait le modérateur et l'arbitre ; et que pour le travail il en chargerait des commissaires et des bureaux qui lui présenteraient la besogne toute faite, dont il n'auroit que l'honneur. Ce point de paresse tenoit fort le cardinal, et ce fut aussi celui que Tallard vainquit le dernier; mais son ambitieux bien-dire sut aussi en triompher, et jeter le cardinal de Rohan dans une fondrière , dont sa paresse et la flétrissure de son honneur lui ont coûté de sourds et de cuisants repentirs, et où sa vanité a eu fort à souffrir de l'égalité qu'à force de souplesse le cardinal de Bissy usurpa enfin pour le moins avec lui, dans la réalité de vrai chef de confiance de tout ce parti.

Le cardinal de Rohan , agité , battu plusieurs jours , ne put résister à son frère et à Tallard , que ce maréchal a voit gagné. Son marché fut grossièrement conclu au mot du P. Tellier , dont il devint l'esclave en même temps qu'il prêta le serment de grand aumônier de France. Moins je prétends m'étendre sur l'histoire de la constitution même, qui remplit seule des in-foho,et plus je crois devoir en montrer les ténébreuses trames, auxquelles seules je crois devoir me restreindre.

Ouelquè peu de cas que les jésuites fissent de l'esprit léger et du cœur" encore plus volage du cardinal de Polignac , il étoit cardinal, et ils ne voulurent pas le mécontenter. La rage de courtisan, sous laquelle il gémit toute sa vie, lui àvoit fait passionnément désirer la charge de maître de la chapelle' du roi, c'est-à-dire uniquement des musiciens de là chapelle, depuis qu'elle vâquoit par la mort de l'archevêque de Reims. Devènu cardinal, il ne la souhaita pas moins, et, bien que d'autres cardinâui l'eussent possédée, il crût que sa pourpre y flatteroît le roi, contribuerait à la lui faire donner, ét ferait encore plus sa cdur ; il ne se trompa pas, surtout avec le concours des jésuites; mais sa nouvelle dignité fit un embarras.

Cette charge , qui n'est pas des premières , ni même des secondes , ne prête serment qu'entre les mains du grand maître de la maison du roi , et ce grand maître étoit un prince du sang. Comment donc oser lui souffler un droit acquis, mais comment aussi ployer la pourpre romaine à cette sorte d'humiliation? Le respect du roi, légué par le Mazarin , pour cette sacrée pourpre l'emporta cette fois sur celui dont il se montroit si jaloux pour les princes de son sang. M. le Duc étoit son petit-fils , et dans la première jeunesse. Il donna la chapellè à Polignac, et régla que, pour cette fois et sans conséquence , sous prétexte d'être pressé d'entrer en fonctions, il profiterait du voyagé que M. le Duc alloit faire pour la première fois en Bourgogne et y tenir les états, pour dé son consentement prêter , en son absence , serment entre les mains du roi , et cela se fit tout de suite avec la charge de grand aumônier.

En même temps, le cardinal de Polignac reçut le bonnet des mains du roi , présenté par l'abbé Howard , camérier du pape. C'étoît raison qu'un camérier anglois apportât une barrette de la nomination du roi

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d'Angleterre, mais ce ne l'étoit pas que le nommé fût le négociateur à Utrecht dè tout ce qui fut convenu contre le prince à qui il devoit sa fortune.

Malgré l'orgueil de la pourpre, la vanité du bieh-dire perça. Le cardinal de Polignac ne dédaigna pas de paroi tre devant le roi à la téte de l'Académie françoïse, à la suite de tous les corps qui le haranguèrent sur la paix. Ses grâces, ses charmes et son bien-dire, si odoriférant et si " flatteur , céda toutefois àla justesse et à l'éloquence mâle et naturelle du recteur de l'Université , qui enleva tous les suffrages avec tant de violence , qu'il fut interrompu par les applaudissements , et que le roi lui fit une réponse pleine de l'admiration de son discours. Vitteraent, c'étoit son nom, ne s'en éleva pas davantage, n'en demeura pas moins renfermé dans la poussière des collèges, et ne cultiva personne; mais, ce qui ne s'est peut-être jamais vu , ét dans une cour comme èllë étoit alors, sa harangue ne sortit point de la mémoire du roi. Elle y surnagea, chose encore plus extraordinaire, à tout ce qui le pouvoit rendre suspect sur la doctrine, et dés mœurs trop pures et trop austères pour le goût d'alors ; cette harangue seule et qu'on crut oubliée avec tant ët [tant] d'autres, prévalut à tout, et le fit deux ans après sous-précepteur du roi d'aujourd'hui, pâr le souvenir toujours présent qu'en avoit conservé Louis XIV. Oh verra en son temps que ce fût le seul bon choix qu'il fit pour l'éducation de ce jeune prince, qui eut aussi le sort ordinaire de ce qu'il y a de meilleur dans les cours:

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