‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 346 sur 378 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

-Histoire de France du P. Daniel ; son succès ; son objet; sa prompte chute; récompense. — Cardinal Gualterio à. la cour. — Cause de sa disgrAce à Rome, et de ce que les nonces en France n'y reçoivent plus la nouvelle de

^ leur promotion à la pourpre. — Grâces faites au cardinal Gualterio, qui retourne à Rome. — Retour du maréchal d'Huxeiles et de Ménager. — Mérite de Ménager, à qui le roi donne une pension de dix mille livres. —

,w Mort, caractère, friponnérié,' état et famille de Saihcto t. — Branche trèseffectlve de La Tour non reconnue par les La Tour-Bouillon. — Plaisant * "tour là-dessus de Warligny au cardinal de Bouillon. — Querelle dn doc d'Eslrées et du comte d'Harcourl. — Prétentions des maréchaux de France et leurs tentatives de juridiction sur les ducs, avortées — Court abrégé de . la nouveauté, de l'absurdité et du peu de succès des prétentions d'autorité des maréchaux de France sur les ducs, et de la manière d'accommoder leurs querelles. — Maréchal d'Eslrées commissaire du roi sur l'insulte de Mademoiselle à Madame.

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Les libéralités si populaires et si surprenantes , par rapport au génie du roi, de M. et de Mme du Maine que nous avons rapportées à l'occas on de la publication de la paix à Paris, ne tardèrent pas à se développer. Les jésuites , si adroits à reconnoître les foibles des monarques , et si habiles à saisir tout ce qui peut eux-mêmes les protéger et les conduire à leurs fins, montrèrent à quel point ils y étoient maîtres. On vit paroître une nouvelle , et assurément très-nouvelle , Histoire de France,

422 HISTOIRE DE FRANCE DtJ P. DANIEL. [17iÔ] "

en trois rolumes in-folio fort grds, portant le nom dû P. Daniel pour auteur , qui demeuroit à Paris en leur maison professé , dont le papier et l'impression étoit du plus grand choix, et le style admirable. Jamais tin françois si net, si pur, si coulant, les transitions heureuses, en un mot tout ce qui peut attacher et charmer un lecteur : préface admirable, promesses magnifiques, courtes dissertations savantes, une pompe, une autorité la plus séductrice. Pour l'histoire, beaucoup de roman dans la première race , beaucoup encore dans la seconde , et force nuages dans les premiers temps de la troisième. Tout l'art, tout le ménagement des ombres et du clair-obscur, ainsi que dans le plus beau tableau , y parurent sous le masque d'une apparente simplicité , et tout le secours, aux endroits les plus scabreux, que l'esprit put fournir à une audace qui se sent appuyée. En un mot, tout l'ouvrage parut très-évidemment composé pour persuader, sous l'air naïf d'un homme qui écarte les préjugés avec discernement et qui ne cherche que la vérité, que la plupart des rois de la première race, plusieurs de la seconde, quelques-uns même de la troisième, ont constamment été bâtards , très-souvent adultérins êl doublement adultérins , que ce défaut n'avoit pas exclu du trône , et n'y avoit jamais été considéré comme ayant rien qui en dût ni pût éloigner. Je dis ici crûment ce que la plus fine délicatesse couvre, mais en l'exprimant pourtant très-manifestement dans tout le tissu de l'ouvrage, avec une négligence qui détourne tant qu'elle peut les yeux du dessein principal, et ne laisse que l'agréable surprise de ces découvertes historiques dont la vérité , égarée dans les ténèbres de plusieurs siècles, est due aux persévérantes veilles d'un savant qui les consacre toutes & chercher, à puiser , à comparer, à remonter aux sources les plus cachées, et aux travaux duquel la postérité demeure redevable des lumières qui éclaircissent ce qui avoit été ignoré jusqu'alors.

L'éblouissement fut d'abord extrême , et la vogue du livre telle , que tout y courut jusqu'aux femmes. Lé même intérêt qui l'avoit fait Composer étoit aussi de le répandre* On a vu sur la campagne de Lille, et on verra dans la suite , combien ceux que cet intérêt regardoit et conduisoitétoient prodigieux en ténébreuses intrigues et à disposer, en magiciens , de la fureur de la mode. Les louanges de ce livre transpirèrent de chez Mme de Maintenon; le roi en parla, et demanda à quelques-uns de sa cour s'ils le lisoient; les plus éveillés sentirent de bonne heure combien il étoit protégé : c'étoit bien sûrement l'unique livre historique dont le roi et Mme de Maintenon eussent jamais parlé. Aussi parut-il bientôt à Versailles sur toutes les tables des gens de la cour; et hommes et femmes , on ne parla d'autre chose , avec des éloges merveilleux qui étoient quelquefois plaisants dans la bouche de personnes, ou fort ignorantes, ou qui , incapables de lecture, se donnoient pour faire et goûter celle-là.

Mais cette surprenante vogue eut un inconvénient : on s'aperçut que toute cette vaste histoire , qui sembloit éplucher de si près les temps ténébreux , ne s'attachoit dans les autres qu'à la partie purement militaire, aux camps, aux marches, à tout exploit de guerre jusqu'à un

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