‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 347 sur 378 · NUI · texte numérisé non relu

NUI

détail d'un parti de quarante et de cinquante chevaux , ou d'autant de gens de pied, qui en rencontrait un autre, et qui, dans un long récit, n'oublioit pas la plus légère circonstance. En s'étendant dé la aorte, on se donne un vaste champ, et c'est aussi ce qui remplit les trois volumes. Mais de négociations, de cabales et d'intrigues de cour, de portraits de personnages, de fortunes, de chutes, de ressorts des événements, pas un mot en tout l'ouvrage que sèchement, courtement et précisément comme les gazettes , souvent encore plus superficiellement. De choses de lois, de cérémonies publiques , de fêtes des divers temps, même silence , tout au plus même laconisme ; et sur les matières de Rome, puis de la Ligue, C'est un plaisir de le voir courir sur ses glaces avec ses patins de jésuite.

À la fin les connoisseurs le méprisèrent , et il résulta de tant d'applaudissements une très-méchante histoire , qui n'avoit pu être autre de la plume dont elle sortoit, par la politique de la compagnie, mais qui avoit trèâ-industrieusement et très-frauduleusement rempli le but unique qui l'âvoit fait faire. L'ouvrage tomba donc ; il y eut des savants qui écrivirent des dissertations contre; mais le point délicat principal, le point qui l'avoit fait naître et couronner en naissant, ne fut presque pas touché en France avec la plume, tant on y en sentit le danger.

Le P. Daniel en tira du roi deux mille francs de pension , ce qui est prodigieux pour un régulier, même jésuite, aveCle titre d'historiographe de France. îl jouit en plein de sés mensonges qu'il n'ignoroit pas, et peut-être moins que bien d'autres; et avec sa faveur et sa pension il se moqua de tout ce qu'on écrivit contre son Histoire , sans y répondre un mot, parce que lui-même savoit bien qu'en penser.

Les pays étrangers ne furent pas si sobres que les François sur ces rois en si grand nombre prétendus bâtards, et Cette bâtardise si capable du trône; mais on eut grand soin de ne pas lai-ser infecter la France de ces fâcheuses vérités. Il n'y avoit que seize mois qu'on avoit perdu le Dauphin , la Dauphine et le prince leur fils aîné ; il faut du temps pour écrire une pareille Histoire de France.

J'eus le plaisir de revoir mon ami le cardinal GualteriO. Nous nous écrivions toutes les semaines et fort ordinairement en chiffre, pour nOUs entretenir plus librement, et ce commerce a duré régulièrement jusqu'à sa mort. Étant nonce, il avoit reçu la nouvelle de sa promotion à Paris, et sa calotte, puis son bonnet des mains du roi. Il avoit extrêmement réussi. Le roi l'aimoit et le cônsidéroit; les ministres y avoient pris confiance. Il s'étoit fait beaucoup d'amis.

Il avoit eu la complaisance dé visiter, en partant, M. du Maine et le comte de Toulouse avec le même cérémonial que les princes du sang, mais ce qui lui fit auprès du roi le plus sensible mérite le perdit à Rome. Il y fut mal reçu du pape, de ses ministres, du sacré collège, y fut longtemps fort retiré par être abandonné, et en proie à la plus fâcheuse disgrâce.

C'est aussi le dernier nonce qui ait reçu eh France l'avis de sa promotion. Ils ont eu si peur à Rome d'une récidive, car les bâtards n'avoient jamais reçu cet honneur avant Gualterio , que toutes les fois

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que les nonces de France ont été promus depuis, ils ont eu ordre de prendre congé et de partir , de façon qu'aucun d'eux n'en a reçu la nouvelle et la calotte qu'à l'entrée de l'Italie.

Jamais ils ne l'ont bien pardonné à Gualterjo à Rome, de manière que non-seulement ne se voyant plus papable, mais hors d'espérance de tout emploi, hors du plus commun parmi des cardinaux, il se donna publiquement a la France , et mit les armes du. roi sur sa porte comme un cardinal national. H se chargea aussi, à faute de mieux, des affaires du roi d'Angleterre. Il eut une pension du roi, et Jes abbayes de Saint- Rem i de Reims , et de.Saint-Victor à Paris.

Assez oisif. 4 Rome , il voulut venir voir le roi et ses amis encore une fois en sa vie, et il arriva à la mi -juin à Paris, et tout de suite à la cour. Le roi fut véritablement touché de ce voyage, et le lui témoigna par toutes sortes d'amitiés et de distinctions : il fut de tous les Marlys. Le cardinal de Rohan le logea et le fournit d'équipages.

Je ris fort avec lui de la pèur qu'il avoit faite aux ministres. Les maximes du roi, dont j'ai parlé plus d'une fois, et dont il s'étoit expliqué à l'occasion du cardinal de Janson, ne les purent rassurer. Les princes changent quelquefois, la face de la cour l'étoit totalement depuis le départ de ce cardinal; l'exemple du Mazarin les intimida, ils ne purent comprendre qu'un homme de cet âge et de cette dignité entreprît, de gaieté de cœur, un si grand voyage sans objet que celui qui, en effet , l'araenoit. Ils furent du temps à tâter le pavé avec lui; mais à la fin , ne voyant rien éclore , ils reprirent leurs esprits et léurs anciennes manières avec lui.

Il fut extrêmement fêté de tout le monde, et avec empressement du plus distingué. Il ne quitta là cour que pour aller voir le roi d'Angleterre en Lorraine , et passer deux jours , chemin faisant , dans son abbaye de Reims avec l'archevêque son ami. Il vit peu le roi en particulier, qui lui promit l'ordre; il fut du voyage de Fontainebleau, très-bien logé, et il y prit congé du roi et de ses amis au commencement d'octobre, avec le serrement d'un bon cœur qui compte bien ne les revoir plus, et le roi en parut peiné lui-même et le combla de bontés. Il étott venu par mer à Marseille, il s'en retourna par Turin, d'Où il s'alla embarquer à Gênes.

Le maréchal d'Uxelles, accompagné de Ménager , salua le roi, le 21 juin, arrivant d'Utrecht à Versailles. Il y avoit été aussi peu d'accord avec Polignac qu'à Gertruydemberg, et l'avoit traité avec une humeur et une hauteur qui ne convenoit pas à l'égalité de leur caractère, et moins encore à l'inégalité de leur naissance. Polignac , qui voyoit la pourpre s'approcher de lui de plus en plus, glissa sur tout avec accortise sans céder sur les affaires; il évita sagement l'éclat et la brouillerie ouverte, mais ils ne se sont guère vus depuis, et n'ont pas montré faire grand cas l'un de l'autre. Ménager n'oublia point avec eux ce qu'il étoit, et ne se laissa point gâter par son égalité monstrueuse de caractère ; il les satisfit également l'un et l'autre avec beaucoup d'art , de douceur et de déférence ; et , bien que plus penché vers Polignac par la douceur de ses

mœurs ,et aussi sur le fond des affaires et la manière de les conduire,

[1713] RETOUR DU MARÉCHAL D'fflJXELLES.

qui venoit toute mâchée de Torcy, mais où le maréchal vouloit toujours mettre du sien t Ménager ne fut pas inutile entre eux, et servit très-bien pour les choses du commerce qui étoient peu connues des deux autres, et dont il étoit particulièrement chargé. Il fut donc fort bien reçu, et eut en arrivant une pension de dix mille livres.

Sa inclut mourut subitement à quatre-vingt-cinq ou six ans. C'était une iamille plébéienne. Il avoit eu un frère conseiller au parlement. Il avoit été longtemps maître des cérémonies. On a pu voir (t. Il», p. 322) quelle avoit été sa probité dans cette charge, et la friponnerie avérée de ses registres qu'il fut forcé d'avouer et de réparer. C'étoit un homme tout doucereux, et avec cela tout avantageux,. tout esclave de la faveur aux dépens de vérité et de justice , et qui se croyoit en droit de favoriser qui il lui plaisoit en passe-droits. Il eut tant de discussions avec Blainville du temps qu'il étoit grand maître, des cérémonies, auquel il tâchoit toujours de s'égaler, qu'il fut contraint de vendre sa charge de maître des cérémonies. Il acheta en même temps une des deux d'introducteur des ambassadeurs , où il fit maintes sottises , comme on a vu (t. I" , p. 32 L etsuiv.), entre plusieurs autres qui n'ont pas valu la peine d'être rapportées. Il avoit un fils aîné qui se tourna au plus mal ; et il avoit cédé sa charge à son second fils depuis quelques années, qui s'y est conduit bien plus sagement que lui. Il laissa une grande et assez vilaine fille qui épousa, deux ans après, le comte de La Tour, sur lequel il n'est peutêtre pas inutile de s'arrêter un moment.

Ces La Tour étoient une branche de la maison de La Tour-Bouillon, que MM. de Bouillon devenus princes ne vouloient point xeconnoître, parce qu'ils ne l'étoient pas deyenus avec eux et qu'ils étoient demeurés pauvres et peu connus, jusqu'à réputer à injure qu'on leur en parlât et qu'on les crût de même maison qu'eux, sans toutefois aucune autre raison , ni avoir osé leur disputer leurs armes et leur nom , comme Mme de Soubise avoit fait pour les noms et armes à la branche de Rohan Gué de L'Isle ou du Poulduc, qui malgré tout son crédit y fut contradictoirement maintenue par un arrêt du parlement de Bretagne., Ce comte de La Tour, gendre de Sainctot, avoit un frère aîné fort peu accommodé qui ne laissa que des filles, pendant la vie duquel il servoit en Italie subalterne , puis capitaine d'infanterie. Le cardinal de Bouillon, passant en un de ses voyages de Rome, dîna chez M. de Vaudemont. Wartigny , brigadier alors de dragons , duquel il a été parlé quelquefois , étoit une manière d'effronté fort plaisant, d'un commerce ordinairement fort doux, mais qui se choquoit volontiers des impertinences. Il le fut apparemment en ce repas de celles du cardinal de Bouillon qui y étoit un grand maître. Sortant de table, Wartigny trouva sous sa main le comte, lors appelé le chevalier de La Tour, parmi une foule d'officiers qui étoient venus bayer là, et faire leur cour à M. de Vaudemont. Il le prit par le bras, et au milieu de tout ce grand monde, le mène au cardinal et lui dit qu'il le supplie de lui permettre de lui présenter un gentilhomme de sa maison , qui par sa valeur et sa conduite méritoit ses bontés et ses secours , et que tous ceux qui le connoissoient lui rendroient le témoignage qu'il n'étoit pas indigne de l'honneur qu'il avoit

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