‹ Mémoires complets et authentiques du Duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 2)Chapitre 76 sur 378 · MONSEIGNEUR LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR LE DAUPHIN

n'étoit que là qu'il se t renvoi t à l'abri et à sou aise; c'est ce qui le faisoit paroître sauvage et le faisoit craindre pour l'avenir, tandis qu'en butte à son père , peut-être alors au roi même , contraint d'ailleurs par sa vertu ; en butte à une cabale audacieuse , ennemie , intéressée à l'être , et à ses dépendances qui formoient le gros et le fort de la cour, gens avec qui il avoit continuellement à vivre; enfin en butte au monde en général, comme monde, il menoit une vie d'autant plus obscure qu'elle étoit plus nécessairement éclairée , et d'autant plus cruelle qu'il n'en envisageoit point de fin.

Le roi revenu pleinement à lui , l'insolente cabale tout à fait dissipée par la mort d'un père presque ennemi dont il prenoit la place , le monde en respect, en attention, en empressement, les personnages les plus opposés en air de servitude , ce même gros de la cour en soumission et en crainte , l'enjoué et le frivole , partie non médiocre d'une grande cour, à ses pieds par son épouse, certain d'ailleurs de ses démarches par Mme de Maintenon, on vit ce prince timide, sauvage, concentré, cette vertu précise, ce savoir déplacé, cet homme engoncé, étranger dans sa maison , contraint de tout , embarrassé partout; on le vit, dis-je, se montrer par degrés, se déployer peu à peu, se donner au monde avec mesure , y être libre , majestueux , gai , agréable , tenir le salon de Marly dans des temps coupés , présider au cercle rassemblé autour de lui comme la divinité du temple qui sent et qui reçoit avec bonté les hommages des mortels auxquels il est accoutumé, et les récompenser de ses douces influences.

Peu à peu la chasse ne fut plus l'entretien que du laisser-courre , ou du moment du retour. Une conversation aisée, mais instructive et adressée avec choix et justesse , charma le sage courtisan et fit admirer les autres. Des morceaux d'histoire convenables, amenés sans art des occasions naturelles, des applications désirables, mais toujours discrètes et simplement présentées sans les faire , des intermèdes aisés , quelquefois même plaisants, tout de source et sans recherche , des traits échappés de science mais rarement, et comme dardés de plénitude involontaire, firent tout à la fois ouvrir les yeux, les oreilles et les cœurs. Le Dauphin devint un autre prince de Gonti. La soif de faire sa cour eut en plusieurs moins de part à l'empressement de l'environner dès qu'il paroissoit, que celle de l'entendre et d'y puiser une instruction délicieuse par l'agrément et la douceur d'une éloquence naturelle qui n'avoit rien de recherché, la justesse en tout, et plus que cela la consolation , si nécessaire et si désirée , de se voir un maître futur si capable de l'être par son fonds , et par l'usage qu'il montroit qu'il en sauroit faire.

Gracieux partout , plein d'attention au rang , à la naissance , à l'âge , à l'acquit de chacun , choses depuis si longtemps honnies et confondues avec le plus vil peuple de la cour, régulier à rendre à chacune de ces choses ce qui leur étoit dû de politesse , et ce qui s'y en pouvoit ajouter avec dignité, grave mais sans rides, et en même temps gai et aisé; il est incroyable avec quelle étonnante rapidité l'admiration de l'esprit, l'estime du sens , l'amour du cœur et toutes les espérances furent entraînées, avec quelle roideur les fausses idées qu'on s'en étoit faites et

94 MONSEIGNÈÙR LE DAUPHIN. [17113

voulu faire furent précipitées, et quel fut l'itapétueux tourbillon du changement qui se fit généralement à son égard.

La joie publique faisoit qu'on ne s'en pouvoit taire, et qu'on se demandoit les uns aux autres si c'étoit bien là le même homme , et si ce qu'on voyoit ôtoit songe ou réalité. Cheverny, qui fut un de ceux à qui la question s'adressa , n'y laissa rien à repartir. Il répondit que la cause de tant de surprise étoit de ce qu'on ne connoissoit point ce prince qu'on n'avoit môme pas voulu connoître; que pour lui il le trouvoit tel qu'il l'avoit toujours connu et vu dans son particulier ; que , maintenant que la liberté lui étoit venue de se montrer dans tout son naturel, et aux autres de l'y voir, il paroissOit ce qu'il avoit toujours été; et que cette justice lui seroit rendue quand l'expérience de la continuité apprendroit cette vérité.

De la cour à Paris, et de Paris au fond de toutes les provinces, cette réputation vola avec tant de promptitude que ce peu de gens anciennement attachés au Dauphin en étoient à se demander les uns aux autres S'ils pouvoient en croire ce qui leur revenoit de toutes paris. Quelque ftmdé que fût un si prodigieux succès, il ne faut pas croire qu'il fût dû tout entier aux merveilles du jeune prince. Deux choses y contribuèrent beaucoup : les mesures immenses et si étrangement poussées de cette cabale dont j'ai tant parlé , à décrier ce prince sur toutes sortes de points j et depuis Lille toujours soutenues pour former contre lui une voix publique dont ils pussent S'appuyer auprès de Monseigneur, et en cueillir les fruits qu'ils s'en étoient proposés dès le départ pour cette campagne y que le complot de l'y perdre avoit été fait; et le contraste de l'élastique à la chute du poids qui lui écrasoit les épaules , après lequel on le vit redressé, l'étonnement extrême (Jue produisit ce même contraste entre l'opinion qu'on en avoit conçue et ce qu'on ne pouvoit s'empêcher de voir, et le sentiment de joie intime de chacun, par son plus sensible intérêt, de Voir poindre une aurore qui déjà s'avançoit, et qui promettoit tant d'ordre et de bonheur après une si longue confusion et tant de ténèbres.

Mme de M a i ntenon , ravie de ces applaudissements , par amitié pour sa Dauphine , et par son propre intérêt de pouvoir compter sur un Dauphin qui commençoit à faire l'espérance et les délices publiques , s'appliqua à en presser tout l'usage qu'elle put auprès dû roi. Quelque admiration qu'elle voulût montrer pour tout ce qui étoit de son goût et de sa volonté t et quelques mesures qu'elle gardât avec tous ses ministres , leur despotisme , et leur manière de l'exercer , lui déplais it beaucoup. Ses plus familiers avoient découvert en des Occasions rares ses plus secrets sentiments là-dessus (qU'Harcourt avoit beaucoup fortifiés en elle), tantôt par des demi-mots de ridicule bien assenés où elle excelloit , quelquefois par quelques paroles plus sérieuses, bien qu'également étranglées, sur le mauvais de ee gouvernement Elle tirût donc se procurer un avantage, à l'État un bien, au roi utt soulagement, de faire en sorte qu'il s'accoutumât i faire préparer les matières par le Dauphin , à lui en laisser expédier quelques-unes , ei peu à peu ainsi à se déchafgér sur lui du gros et du plus pesant des affaires , dont il s'ètoit toujours montré

[1711) MONSËIGNEtm LE DAUPHIN. 95

si câpablè, et dàns lésgueiles il ètbit initié, puisqu'il étoit de tous les conseils, où il parloit depuis longtemps avec beaucoup de justesse ët de discernement. Elle compta que cette nouveauté rendroit les ministres plus appliqués , plus iaborièûx , surtout plus traitables et |>lus circonspects. Vouloir et faire , sur les choses intérieures èt qui par leur nature * pouvoient s'amener dé loin par degrés avec adresse , fut toujours pour elle une seule et même chose.

Le roi, déjà plus enclin à son petit-fils, étoit moins en garde des applaudissements qu'il recèvoit sous ses yeux , qu'il ne l'avoit paru sur ceux de ses premières campagnes. Bloih et les àutres valets intérieurs, dévoués à M. de Vendôme , n'avoient plus cet objet ni Monseigneur èn croupe. Ils étoient en crainte et en tremblement; et 11. du Maine , destitué de leur appui , n'osoit plus ouvrir la bouche ni hasarder que Mme dé Maintenon le découvrît contraire. Ainsi le foi étoit sans ces puissants contre-poids , qui avoient tant manégé auparavant dans ses heures les plus secrètes et les plus libres.

La sage et flexible conduite de ce respectueux et assidu petit-fils l'avoit préparé à se rendre facile aux insinuations de Mme de Maintenon , tellement que , quelque accoutumé que l'on commençât d'être à la complaisance que le roi prenoit dans le Dauphin , toute la cour fut étrangement surprise de ce que , l'ayant retenu un matin seul dans son cabinet assez longtemps, il ordonna le même jour à ses ministres d'aller travailler chez le Dauphin toutes les fois qu'il lès manderoit , et sans être mandés encore , de lui aller rendre compte dé toutes les affaires , dont une fois pour toutes il leur auroit ordonné de le faire.

Il n'est pas aisé de rendre le mouvement prodigieux que fit à la cour un ordre si directement opposé au goût, à l'esprit, aux maximes, à l'usage du roi, si constant jusqu'alors , qui, par cela même, marquoit une confiance pour le Dauphin qui n'alloit à rien moins qu'à lui remettre tacitement une grande partie de la disposition des affaires. Ce Tut un coup de foudre sur les ministres, dont ils se trouvèrent tellement étourdis qu'ils n'en purent cacher l'étonnement ni le déconcertement.

Ce fut un ordre en effet bien amer pour des hommes qui , tirés de la poussière et tout à coup portés à la plus sûre et à la plus suprême puissance , étoient si accoutumés à régner en plein sous le nom du roi , auquel ils osoient même substituer quelquefois le leur, en usage tranquille et sans contredit de faire et de défaire les fortunes , d'attaquer avec succès les plus hautes, d'être les maîtres des plus pàtrimonialef de tout le monde, de disposer avec toute autorité du dedans et du dehors de l'Etat , de dispenser à leur gré toute considération , tout châtiment, toute récompense, de décider dë tout hardiment par un le roi lèvent) de sécurité entière même à l'égard de leurs confrères, desquels qui que ce fût n'osoit ouvrir la bouche au roi de rien qui pût regarder leur personne, leur famille ni leur administration , sous peine d'en devenir aussitôt la victime exemplaire pour quiconqUé l'eût hasardé , par conséquent en toute liberté de taire , de dire , de tourner toutes choses au roi comme il leur convenoit , ën un mot , rois d'éfîet , et presque dë représentation. Quelle chute pour de tels hommes que d'avoir à compter

Page 1