‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 124 sur 209 · JOUG ÉTRANGE DE LA PRINCESSE DES URSINS · texte numérisé non relu

JOUG ÉTRANGE DE LA PRINCESSE DES URSINS

un ambassadeur, et si destructive de son devoir et de son ministère, devint à la fin insupportable à Tabbé d*Estrées. n commença donc à lui souffler quelques dépêches. Son

adresse n'y l'ut pas telle que la princesse, si attentive à tout, si crainte, et si bien obéie , n'en eût le vent par le bureau de la poste. Elle prit ses mesures pour être avertie à temps la première Ibis que cela airiveroit; elle la fut, et n'en fit pas à deux fois. Elle envoya enlever la dépèche de l'abbé d*Bstrées au roi. Elle l'ouvrit, et, comme elle Favoit bien jugé, elle n'eut pas lieu d'en être contente ; mais ce qui la piqua le plus, ce fut que l'abbé, détaillant sa conduite et ce conseil où tout seportoit et se décidoit, composé d'elle, d'Orry et très-souvent de d*Aubigny, exagérant l'autorité de ce dernier, ajoutoit que c'étoit son écuyer, qu'on ne doutoit point qu'elle n'eût épousé. Outrée de rage et de dépit, elle mit en marge à côté, de sa main : Pour mariée^ non, montra la lettre en cet état au roi et à la reine d'Espagne et à beaucoup de gens.de cette cour avec des clameurs étranges, et ^outa à cette folie celle d^envoyer cette même lettre, ainsi apostillée, au roi, avec les plaintes les plus emportées contre l'abbé d'Estrées d'avoir écrit sans lui montrer sa lettre, comme ils en étoient convenus, et de l'injure atroce qu'il lui faisoit sur ce prétendu mariage.

L'abbé d'Estrées, de son côté, ne cria pas moins haut de la violation de la poste , de son caractère , et du respect dû au roi , méprisé au point d'intercepter, ouvrir, apostiller, rendre publique une lettre de l'ambassadeur du roi à Sa Majesté. La reine d'Espagne , animée par Mme des L'rsins dont elle avoit épousé les intérêts sans bornes, éclata contre l'abbé d'Estrées de manière à mettre les choses au point que sa demeure en Espagne devint incompatible avec son autorité. Pour le roi son époux, il se mêla peu dans la querelle, mais ce peu fut en faveur de la princesse des L'rsins , soit qu'avec un bon sens qu'il eut toujours et droit en toutes dioses, mais qu'il retenoit lui-même captif sous sa lenteur

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et sa glace, il sentit l'énormité du fait, soit qu'il ne fût pas capable de prendre vivement Taffirmative pour personne, par sa tranquillité naturelle. Cette lettre, apostillée parla princesse, accompagnée de ses plaintes et de la justice exemplaire qu'elle demandoit de Tabbé d'Estrées, arrÎTa au roi fort peu après celles de Puységur, datées de la frontière de Portugal. Ces dernières avoient étrangemeoit indisposé le roi contre Orry et contre la princesse , qui n'étoîent considérés que conjointement en tout, et qui avoit écrit pour soutenir les mensonges d*Orry de toutes ses forces. Nos ministres, qui n'aVoient abandonné les afSedres d'Espagne que de dépit, ne perdirent pas une occasion si essentielle de tomber sur ce gouvernement , et de profiter du mécontentement que le roi laissa échapper pour se revendiquer une portion si considérable de leurs fonctions. Harcourt, qui en sentit tout le danger, soutint tant qu'il put Mme de Maintenon à protéger Orry dans une occaision où il y alloit de tout pour lui et pour Mme des Ursins , empêcher le renversement de leur puissance et le retour naturel du maniement des alïaires d'Espagne aux ministres, qui ne les lui laisseroient plus retourner, en quoi lui-même étoit le plus intéressé. Cette lutte balança jusqu'à ne savoir qui l'em» porteroit, lorsque cette lettre fatale arriva, et les plaintes amères de l'abbé d*fistrées au roi et aux ministres. Le cardinal d'Estrées, déjà de retour à la cour, leur donna tout le courage qu'il put pour proliter d'une occasion unique de perdre Mme des Ursins, et de se délivrer une fois pour toutes d*une usurpation d'une portion si principale de leur miitistère. L*éclat étoit ti-op grand et trop public pour qué le roi ne leur en parldt pas. 11 avoit déjà agité avec eux les plaintes de Puységur et les moyens d'y remédier au moins en partie, de manière que ce surcroît arrivé si fort en cadence forma un tout- qui accabla Orry et la princesse : dès lors l'un et l'autre furent perdus. Mme de Maintenon eût trop grossièrement montré la corde d'entreprendre la pro-

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