‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 147 sur 209 · DIGRESSION SUR SILLY · texte numérisé non relu

DIGRESSION SUR SILLY

cier le roi qui venoit de le faire brigadier. Silly, qui n'en étoit pas à portée, eut la présence d*esprit de cacher sa surprise, n se douta de la méprise entre lui et Gilly des dragons, mais il compta en tirer parti, et alla remercier le roi , sortant de chez Mme de Maintenon pour aller souper. Le roi, bien étonné de ce remercîment, lui dit qu'il n'avoit pas songé à le faire. L'autre, sans se démonter, allégua ce que Ghamillart lui venoit de dire, et de peur d'une négative qui allât à l'exclusion, se dérobe dans la foule, va trouver Ghamillart, et s'écrie qu après avoir remercié sur sa parole, il n'a plus qu'à s'aller pendre s'il reçoit l'affront de n'être pas brigadier. Chamillart, honteux de sa méprise, crut qu'il y alloit du sien de la soutenir. 11 l'avoua au roi dès le lendemain , et tout de suite fit si bien que Silly demeura brigadier, n s'attacha le plus quMl put à M. le prince de Gonti et à ceux qu'il voyoit le plus. C*étoit alors le bon air comme il Ta été toujours, et Silly n'y étoit pas indifférent. Il tourna le maréchal de Yilleroy ; ses grandes manières et ses hauteurs le rebutèrent. U trouva mieux son compte avec l'esprit, le liant et la coquetterie de Tallard, qui se vouloit faire aimw jusque des marmitons. Faits prisonniers ensemble, Tallard, fort en peine de soi à la cour, crut n'y pouvoir envoyer un meilleur chancelier que Silly. Il le servit si bien qu'on en verra bientôt des fruits. Mais au retour, je ne sais ce qui arriva entre eux. Us se brouillèrent irréconciliablement, apparemment sur des choses qui ne faisoient honneur à l'un ni à l'autre, puisque chacun d'eux a tellement gardé le secret là-dessus, que leurs plus intimes amis n'y ont pu rien deviner, et que la cause de cette rupture, tous deux l'ont emportée en l'autre monde, même le survivant des deux qui fut Tallard, et qui n'avoit rien à craindre d'un mort qui ne laissoit ni famille ni amis.

Le roi mort, Silly fît un moment quelque figure dans la

régence; mais, peu content de n'être d'aucun conseil , il se tourna aux richesses. U étoit né fort pauvre, et n'avoit pu

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que subsister. Sa fortune alloit devant tout; mais, foncièrement avare, l'amour du bien suivoit immédiatement en lui. 11 fit sa cour à Law qu'il séduisit par son esprit. La mère du vieux Lussé étoit Vipart; il étoit très-bien avec son fils, qui depuis bien des années disposoit du cœur, de Fesprit, de la conduite et de la maison de Mme la I>udies8e. Mme la Duchesse, en cela seulement, une avec M. le Duc, étoit tout système. Law, après M. le duc d'Orléans, avoit mis ses espérances en la maison de Gondé, dont l'avidité héréditaire se gorgea de millions par le dévouement de ce Law. Silly s*y fraya accès par Lussé ^ qui étoit la voie eiquise auprès de Mme la Duchesse, n y devint bientôt un favori important sous la protection du véritable , et se gorgea en sous-ordre. M. le Duc, devenu premier ministre, ne put refuser à sa mère quelques colliers de l'ordre dans la nombreuse promotion de 1724, où il fourra tant de canaiUes. Silly en eut un, que Mme la Duchesse arracha avec peine, n avoit attrapé de M. le du6 d'Orléans une place de conseiller d'État d'épée. Alors riche et décoré, il revêtit le seigneur. Cette fortune inespérable ne fit que l'exciter à la combler. Rien ne lui parut au-dessus de son mérite. Morville, secrétaire d'Ëtat des affaires étrangères, en fut ébloui. Silly le domina : il devint son conseil pour sa conduite et pour les affaires. Une position si favorable à son ambition lui donna l'idée de l'ambassade d'Espagne , d*y être fait grand, de revenir après dans le conseil comme un homme déjà imbu des affaires, de se faire duc et pair; et de là tout ce qu'il pourroit. Ce fut un château en Espagne et le pot au Mt de la bonne femme. M. le Duc fat remercié, et Morville congédié.

Un grand homme né s'abandonne pas- soi-même. SiUy comprit avec tout le monde que M. de Fréjus, incontinent après cardinal Fleury, étoit tout seul le maître des grâces et des affaires, et Chauvelin sous lui. C'étoit pour lui deux visages tout nouveaux, à qui il étoit très^inconnu. L'opinion qu'il avoit de soi le persuada qu'avec un peu d'art et de patience

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