DIGRESSION SUR SILLY
il viendroiià bout de faire d'eux comme de Morville; mais Us aycient trop peu de loisii*s et lui trop peu d'accès. Dans la
peine du peu de succès de ses essais, il se mit dans la tête de venir à bout du cardinal, par une assiduité qui lui plût, comme il n'en doutoit pas, et qui, Taccoutumant à lui, lui frayât le chemin de son cabinet, où, une fois entré, il compjtoit bien de gouverner. Il se mit donc à ne bouger de Versailles, et quoiqu'il n'eût de logement qu'à la ville, d'y donner tous les jours un dîner dont la délicatesse attirât. Il y menoit des gens de guerre qu'il trouvoit sous sa main, le peu de gens d'âge qui, autrefois de la cour, venoient pour quelque affaire à Versailles, et des conseillers d*&tat. Là on dissertoit, et Silly tenoit le dé du raisonnement et de la politique, en homme qui se ménage, qui croit déjà faire une figure, et qui la veut augmenter. En même temps il s'établit tous les jours à la porte du cardinal pour le voir passer. Gela dura plus d'un an, sans rien rendre que quelques dîners chez le cardinal, encore bien rarement; soit que le cardinal fût averti du dessein de Silly, soit que sa défiance naturelle prtt ombrage d'une assiduité si remarquable. Un jour qu'il rentroit un moment avant son dîner, il s'arrêta à la porte de son cabinet, et demanda à Silly d'un air fort gracieux s'il désiroit quelque chose et s'il avoit à lui parler. Silly, se confondant en compliments et en respects, lui répond que non, et qu'il n'est là que pour lui faire sa cour en passant. Le cardinal lui répliqua civilement, mais haussant la voix pour être entendu de tout ce qui étoit autour d'eux, qu'il n'étoit pas accoutumé à voir des gens comme lui à sa porte, et ajouta fort sèchement qu'il le prioit de n'y plus revenir quand il n'auroit point afiaûre à lui..
Ce coup de foudre, auquel Silly s'étoit si peu attendu, le pénétra d'autant plus qu'il s'y trouva plus de témoins, n avoit compté circonvenir le cardinal par ses plus intimes amis à qui il faisoit une cour basse et assidue , après avoir trouvé divers moyens de s'introduire chez eux, et même de
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leur plaire. Il sentit avec rage toutes ses espémces perdues , et s*en alla chez lui , où il trouva force compagnie. Le comte du Luc, qui me conta cette aventure, étoit à la porte du cardinal, où il euteudit tout le dialo^e,, d'où il alla diaer chez Silly, qui auparavant. Fen avoit convié, et où ils se trouvèrent plusieurs. Silly y parut outré et assez longtemps morne. A la 'fin il éclata à table contre le cardinal à faire baisser les yeux à tout le monde. Il continua le reste du repas à se soulager de l.i sorte. Personne ne répondit un mot. Il sentoit bien qu'il embarrassoit, et qu'il ne laisoit par ces prqpos publics que se faire à lui-même un mal irrémédiable; mais le désespoir étoit plus fort que lui. Il se,passa pi^s d'un an depuis, tantôt à Paris, tantôt à YersuUes, n'osant plus approcher du cardinal, qu'il auroit voulu dévorer, et cherchant dans son esprit des expédients et des issues qu'il ne put lui fournir. A la ûn, il s'en alla chez lui pour y passjer Thiver. Il avoit accru et ajusté sa gentilhommière qu'il avoit travestie en châjteau.
n n'y fut pas longtemps sans renvoyer le peu de gens qui venoient le voir ; je dis le peu, car ses nouveaux airs de seigneur, auxquels ses voisins n'étoient pas accoutumés chez lui, en avoient fort éclairci la compagnie. U dit qu'il étoit malade, et se mit au lit. Il y demeura cinq. ou apc jours. Le peu de valets qu'il y avoit se regardbient ne le voyant point malade. Son chirurgien, que j'ai vu après à M. de Lévi , ne lui trouvoit point de fièvre. Le dernier jour il se leva un moment, se recoucha, et fit sortir tous ses gens de sa cliambre. Sur les six heures du soir, inquiets ô,e cette longue solitude, et sans rieii prendre, ils entendirent quelque bruit dans 1^ fossés, plus pleins de boue que d'eau; là-dessus ils entrèrent dans sa chambre, et se mirent à la cheminée à écouter un peu. Un d'eux sentit un peu de vent d'une fenêtre ; il la voulut aller fermer. En même temps un jiutre s'approche du lit, et lève doucement le rideau; mais quel fut Fétpnnement de tous les 4eux, lorsque l'un ne
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trouva personne dans le Ht, et Tautre deux pantoufles au
bas de la fenêtre dans la chambre ! Les voilà à s'écrier et à roiirir tous aux fossés. Ils l'y trouvèrent tombé de façon k avoir pu gagner le bord s'il eût voulu. Us le retirèrent palpitant encore, et fort peu après il mourut entre leurs bras. Il n*étoit point marié, et a?oit une sœur fille, qu*il laissoit à la lettre manquer de tout et mourir de faim , qui trouva dans sa riche succession une ample matière à se consoler d'une si funeste catastrophe. Avec tout sou esprit il fit une sottise qui fâcha extrêmement le roi. Après l'avoir entretenu longtemps dans son cabinet en arrivant à Meudon, il l'aperçut sur le soir à sa prcfmenade san» épée. Gela piqua le roi à l'excès, et il le marqua par le ton avec lequel il lui demanda ce qu'il en avoit fait. Silly répondit qu'étant prisonnier, il croyoit n'en devoir point porter. « Qu'est-ce que cela veut dire ? reprit le roi fort ému, allez en prendre une tout à. l'heure. » Gela, joint aux tristes nouvelles dont il avoit apporté le détail , ne le fit pas briller pendant ce court voyage, et ne contribua pas peu à lui donner de l'impatience d'aller retrouver Tallard à Hanau, comme il fit peu de jours après avoir été à un voyage de Marly pour la première fois de sa vie.
On n'étoit pas accoutumé aux malheurs. Céliii-ci étoit
très-raisonnablement inattendu ; quatre armées au delà du Rhin, dont les trois dans le cœur de l'Allemagne avec la puissance des mécontents, fiaisoient tout attendre d'elles. Qu'on n*eût point combattu, on étoit maître de tout par la retraite forcée des ehnemis, et imminente, et fort éloignée pour trouver de la subsistance. Que le maréchal de Yilleroy qui n' avoit rien à faire qu'à observer le prince Eugène , le suivre , le barrer, ne s'en fût point laissé amuser, puis moquer en s'échappant, jamais Marlborough, sans sa jonction, n*eût osé prêter le coUet à nos trois armées. Qu'elles eussent bordé le ruisseau de leur front, jamais ils ne se seroient commis à le passer devant elles, ou y auroient été rompus et