CARACTÈRE D£ VILLARS
filles de ces lieux et du commerça de leur vie et de leurs galants qu'il poussa publiquement jusqu'à sa dernière vieillesse, déshonorée publiquement par ses honteux propos.
Son ignorance, et s'il en faut dire le mot, son ineptie en affaires, étoit inconcevable dans un homme qui y fut si grandement et si longtemps employé; il s'égaroit et ne se retrouvoit plus ; la conception manquoit, il y disoit tout le contraire de ce qu'on voyoit qu'il veuloit dire. J'en suis demeuré souvent dans le plus profond étonnement et obligé à le remettre et à parler pour lui plusieurs fois , depuis que je fus avec lui dans les affaires pendant la régence; aucune, tant qu'il lui étoit possible, ne le détoumoitdu jeu, qu'il aimoit parce qu'il y avoit toujours été heureux et y avoit gagné très-gros, ni des spectacles. Il n'étoit occupé que de se maintenir en autorité et laisser faire tout ce qu'il auroit dû faire ou voir lui-même. Un tel homme n' étoit guère aimable, aussi n'eut-il jamais ni amis ni créatures, et jamais homme ne 'séjourna dans de si grands emplois avec moins de considération.
Le nom qu'un infatigable bonheur lui a acquis pour des temps à venir m'a souvent dégoûté de l'histoire, et j'ai trouvé une infinité de gens dans cette même réflexion. Les siens ont eu l'imprudence de laisser paroitre fort tôt après lui des Mémoires qu'on ne peut méconnottre de lui ; il n'y a qu'à voir sa lettre au. roi sur sa bataille de Frîedlingen. Un récit embarrassé, mal écrit, sans exactitude, sans précision, expressément confus, voile tant qu'il peut le désordre qui pensa perdre son infanterie; son ignorance de ce que ht sa cavalerie; ne peint ni la situation, ni les mouvements, ni l'ac- ' tion, encore moins ce qui en fit la décision et la fin; et ses louanges générales et universelles, qui ne louent personne en ne marquant rien de particulier de personne, données au besoin qu'il se sentoit de tous, n'en peuvent flatter aucun. Ses Mémoires ont la même confusion, et s'ils ont plus de détail, c'est pour faire plus de mensonges dont
LiiOij CARACTÈRE D£ YiLLARS. SI
û se donne sans cesse pour le héros, rétois bien jeune, et seulement mestre de camp d'un réja^iment de cavalerie en 1694 et les années suivantes; mais à la première, j'étois gendre du général de l'armée, et les autres dans la plus intime confiance du maréchal de Ghoiseul, qui succéda à mon beau-père. G*en est assez pour avoir trèsHdistinctement vu que les yanteries de ses Mémoires sur ces campagnes-là n'ont pas seulement la moindre apparence , et que tout ce qu'il y dit de lui est un roman. J'ai su des olliciers principaux qui ont servi avec lui et sous lui dans les autres campagnes qu*il raconte « que tout y est mensonge, la plupart des faits entièrement controuvés, ou avec un fondement dont tout le reste est ajusté à ses louanges , et au blAme de ceux qui y ont le plus mérité pour leur dérober le mérite et se l'approprier. 11 s'y trouve même des traits dont la hardiesse pue tellement la fausseté, qu'on est indigné de l'audace pour soi-même et que le héros prétendu ait osé espérer de se faire si grossièrement des dupes et des admirateurs. La soif d'en avoir l'a rendu coupable des plus noirs larcins de la gloire des maîtres, devant qui je l'ai vu ramper, et des calomnies les plus audacieuses et les plus follement hasardées.
A l'égard de ses négociations en Bavière et à Vienne, qu*il y décrit avec de si belles couleurs, j'en ai demandé des nooveUes à M. de Torcy, à qui lors il en rendoit compte , et sur les ordres et les instructions duquel il avoit uniquement à se régler. Torcy m'a protesté qu'il en avoit admiré le roman, que tout y est mensonge , et qu'aucun fait et aucun mot n'en est véritable; il étoit lors nûnistre et secrétaire d'État des affaires étrangères, par qui elles passoient toutes, et le seul qui se fût préservé de partager, ou plutôt de soumettre son département à Mme de Maintenon. Sa droiture, sa probité, sa vérité n'ont jamais été douteuses en France ni dans les pays étrangers, et sa mémoire toujours exacte et nette.
Telle a été la vanité de Villars d'avoir voulu être un héros
32 CARACTÈRË DE VILLARS. [1702]
en tout genre dans la postérité, aux dépens des mensonges
et des calomnies qui font tout le tissu du roman de ses
Mémoires, et la folie de ceux qui se sont hàlés de les donner avant la mort des témoins des clioses et des spectateurs d'un homme si merveilleux, qui avec tout son art, son bonheur sans exemple, les plus grandes dignités et les premières places de l'Ëtat, n'y a jamais été (p'un comédien de campagne , et plus ordinaire encore qu*un bateleur monté sur ses tréteaux.
Tel fut en gros Villars, à qui ses succès de guerre et de cour acijpierront dans la «uite un. grand nom dans l'histoire, quand le temps l'aura fait perdre de vue lui-même et que l'oubli aura effacé ce qui n'est guère connu qu'aux contemporainst n se retrouvera si souvent dans la suite de ces Mémoires qu'il y aura lieu de le reconnoître à divers traits de ce portrait, plus fidèle que la gloire qu'il a dérobée, et qu'à l'exemple du roi il a transmise à la postérité, non par des médailles et des statues, il étoit trop avare, mais par des tableaux dont il a tapissé sa maison, et où il n'a pas même oublié les choses les plus simples et jusqu'à sa séance tenant les états de Languedoc , lorsqu'il a commandé dans cette province. Je ne dis rien du ridicule extrême de ses jalousies, et des voyages de sa femme traînée sur les frontières. Il faut voiler ces misères, mais il est triste qu'elles influent sur l'État et sur les plus importantes opérations de la guerre, comme la Bavière le lui reprochera à jamais.
Parmi tant et de tels défauts, il ne seroit pas juste de lui nier des parties. 11 en avoit de capitaine. Ses projets étoient hardis, vastes, presque toujours bons, et nul autre plus propre à l'exécution et aux divers maniements des troupes, de loin pour cacher son dessein et les faire arriver juste , de près pour se poster et attaquer. Le coup d'œil , quoique bon, n'avoit pas toujours une égale justesse, et dans l'action la tète étoit nette, mais suyette à trop d'ardeur, et par là même à s'embarrasser. L'inconvénient de ses ordres étoit extrême,