‹ Mémoires complets et authentiques du duc de SaintSimon sur le siècle de Louis XIV et la Régence 16911723 (volume 3)Chapitre 14 sur 209 · RETOUR DE CATINAT · texte numérisé non relu

RETOUR DE CATINAT

que par l'inspection du second dessus/ On peut juger de

sa joie.

Celle de Catinat relaissé et délaissé dans Strasbourg ne fut pas la même. N'ayant plus rien à faire, ou plutôt n'étant plus rien, il obtint son congé et revint dans son carrosse à fort petites journées, comme un homme qui craint d'arriver, n salua le roi le 17 novembre, qui le reçut médiocrement, lui demanda des nouvelles de sa santé, et ne le vit point on particulier. Il n'alla point chez Chamillart. Il demeura un jour à Versailles et fort peu à Paris. Il se retira sagement en sa maison de SaintrGratien , près Saint<-Denis, où il ne vit plus que quelques amis particuliers, et ne sortit presque point de cette retraite ; heureux s-'îl n'en étoit point sorti et qu'il eût su résister aux cajoleries du roi , pour reprendre le commandement d'une armée et se défier des suites d*un éclaircissement d'autant plus dangereux qu'il fut victorieux.

Le prince Louis, fort éloigné de la dissipation où Yillars l'avoit représenté, reparut incontinent avec une armée qui donna souvent de l'inquiétude de passer en deçà du Rhin. Le reste de la campagne se passa à s'observer et à chercher ses avantages. Parmi ceux du nouveau maréchal la jonction ne se fit point avec Télecteur de Bavière : ce prince avoit pris Memmingen et plusieurs petites places pour s'élargir et se donner des contributions et des subsistances. Les armées se retirèrent dans leurs quartiers d'hiver ; la nôtre repassa le Rhin, et bientôt après Yillars eut ordre de demeurer à Strasbourg à veiller sur le Rhin.

Cet enfant de la fortune va si continuellement faire désor^ mais un personnage si considérable qu'il est à propos de le faire connoître. J'ai parlé de sa naissance à propos de son père : on y a vu que ce n'est pas un fonds sur lequel il pùt bâtir. Le bonheur et un bonheur inouï y suppléa pendant toute sa longue vie. G'étoit un assez grand homme, brun, bien fait, devenu gros en vieillissant, sans en être appe-

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santi, avec une physionomie vive, ouverte, sortante, et

véritablement un peu folle, à quoi la contenance et les gestes répontloient. Une ambition démesurée qui ne s'arrétoit pas pour les moyens; une grande opinion de soi, qu'il n*a jamais guère communiquée qu'au roi; une galanterie dont Fécorce étoit toujours romanesque; grande bassesse et grande souplesse auprès de qui le pouvoit servir, étant luimême incapable d'aimer ni de servir personne, ni d'aucune sorte de reconnoissance. Une valeur brillante, une grande activité, une audace sans pareille, une eifronterie qui soutenoit tout et ne s'arrètoit pour rien, avec une fanfaronnerie poussée aux derniers excès et qui ne le quittoit jamais. Assez d'esprit pour imposer aur sots par sa propre confiance; de la facilité à parler, mais avec une abondance et une continuité d'autant plus rebutante, que c'étoit toujours avec l'art de revenir à soi, de se vanter, de se louer, d'avoir tout prévu, tout conseillé, tout fait , sans jamais, tant qu'il put, en laisser de part à personne. Sous une magnificence de Gascon, une avarice extrême, une avidité de barpie, qui lui a valu des monts d'or pillés à la guerre, et quand il vint à la tète des armées, pillés haut à la main et en faisant lui-même des i^aisanteries, sans pudeur d'y employer des détachements exprès, et de diriger à cette fin les mouvements de son armée. Incapable d'aucun détail de subsistance, de convoi, de fourrage, de marcbe qu'il abandonnoit à qui de ses ofliciers généraux en vouloit prendre la peine ; mais s'en donnant toujours l'honneur. Son adresse consistoit à faire valoir les moindres choses et tous les hasards. Les compliments suppléoient chez lui à tout. Mais il n'en falloit rien attendre de plus solide. Lui-même n'étoît rien moins. Toujours occupé de futilités quand il n'en étoit pas arraché par la nécessité imminente des affaires. C'étoit un répertoire de romans, de comédies et d*opéras dont il citoit à tout propos des bribes, même aux conférences les plus sérieuses. Il ne bougea tant qu'il put des spectacles avec une indécence de

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